LA DICHOTOMIE ANALYTIQUE-SYNTHETIQUE
par Leonard Peikoff
Extrait
de : Ayn Rand & Leonard Peikoff
:
Introduction
to Objectivist Epistemology
New
York, New American Library, 1979
Copyright
1967 by The Objectivist, Inc.
Traduit de l'anglais par François Guillaumat pour Véronique
Reiffers
en novembre 1988
LA DICHOTOMIE ANALYTIQUE-SYNTHETIQUE
par Leonard Peikoff
Introduction[1]
Il y a quelques années, je défendais le capitalisme dans
une discussion avec un éminent professeur de philosophie. En réponse à son accusation, que le capitalisme conduirait
à des monopoles coercitifs, j'expliquai que de tels monopoles sont
le résultat de l'intervention de l'Etat et sont logiquement
impossibles dans un régime capitaliste.
(Pour une discussion de cette question, cf. Capitalism :
The Unknown Ideal.) Le professeur fut singulièrement insensible
à mon argument, répliquant avec
une marque de surprise et de dédain :
"Logiquement impossible? Bien sûr - si on admet vos définitions. Vous ne faites que dire que, quelque part du marché qu'elle puisse
contrôler, vous n'appellerez pas
une entreprise un 'monopole coercitif', si cela se produit dans un système que
vous appelez 'capitalisme'. Votre
opinion est vraie par décision arbitraire,
c'est une question de sémantique, elle est logiquement vraie mais pas
factuellement vraie. Laissez maintenant
la logique de côté et soyez sérieux.
Considérez les véritables faits empiriques dans cette
affaire."
Pour ceux qui n'ont pas de formation philosophique, cette réponse sera renversante. Pourtant,
ils en rencontrent les équivalents partout. Les présupposés qui la sous-tendent
imprègnent notre atmosphère intellectuelle comme des microbes d'une peste
noire épistémologique qui se tiendrait à l'affût pour infecter
et abattre toute idée qui se réclamerait d'une argumentation logique
concluante. Peste qui répand
le subjectivisme et la dévastation conceptuelle dans son sillage.
Cette peste est une théorie formelle chez les spécialistes
de la philosophie. On l'appelle
la dichotomie analytique-synthétique. Elle est acceptée, sous une forme ou sous une autre, pratiquement par tous
les philosophes contemporains influents : aussi bien les pragmatiques que
les positivistes logiques,
les analystes et les existentialistes.
La théorie de la dichotomie analytique-synthétique pénètre dans tous
les recoins de notre culture,
atteignant, directement ou
indirectement, toute vie, tout problème et toute préoccupation humaine.
Ses porteurs sont légion, ses
formes subtilement diverses, ses causes
fondamentales complexes et occultes et
ses premiers symptômes prosaïques et apparemment bénins. Mais elle est mortelle.
En fait, la comparaison avec
une peste n'est pas complètement exacte.
Une peste attaque le corps de l'homme, non sa faculté conceptuelle ; et elle n'est pas propagée par ceux dont
c'est le métier d'en protéger les gens.
Aujourd'hui, chacun doit être son propre garde du corps
intellectuel. Sous quelque forme qu'il
soit confronté à la théorie de la dichotomie
analytique-synthétique, il doit être
capable de la déceler, de la
comprendre, et de lui
répondre. Ce n'est qu'à ce prix
qu'il pourra résister à l'assaut et demeurer épistémologiquement intact.
La théorie en question n'est
pas un primaire philosophique ;
la position qu'on a en ce qui la concerne, qu'on soit d'accord avec elle ou qu'on
la combatte, est largement déduite
de la conception qu'on se fait de la nature des concepts. La théorie objectiviste des concepts est
présentée dans l'Introduction to
Objectivist Epistemology de Ayn Rand.
Dans cette discussion-ci, je
construirai sur ces fondations. Je
résumerai la théorie de la dichotomie analytique-synthétique comme
elle serait présentée par ses partisans actuels, et lui répondrai ensuite point
par point.
La théorie fut engendrée, implicitement, dans l'antiquité, par les visions du monde
de Pythagore et de Platon,
mais elle n'atteignit une position dominante qu'après avoir été
prônée par des philosophes modernes tels que Hobbes, Leibnitz,
Hume et Kant (c'est Kant qui lui a donné son nom actuel). Sous la forme qui prévaut
aujourd'hui, cette théorie affirme qu'il
existerait un clivage fondamental dans la connaissance humaine, divisant les propositions vraies
en deux catégories mutuellement exclusives (et conjointement
exhaustives) : elles
différeraient, prétend-on, par leur origine, leurs référents, leur statut cognitif, et les moyens par lesquels elles
sont validées. En particulier, quatre éléments principaux de différence
distingueraient prétendument ces deux groupes.
(a) Considérons
ces couples de propositions vraies :
i) Un homme est un animal rationnel.
ii) Un homme n'a que deux yeux
i) La glace est un solide
ii) La glace flotte sur l'eau
i) 2 plus 2 égale 4
ii) A 15,56 °C,
2 litres d'eau mélangés à 2 litres d'alcool éthylique donnent 3,86
litres de mélange.
La première proposition, dans chacun
de ces couples, dit-on, peut être validée en se bornant
à analyser la signification des concepts qui la constituent
(c'est ainsi qu'on les appelle des vérités
"analytiques"). Si on
ne fait que spécifier les définitions des concepts pertinents
pour ensuite appliquer les lois de la logique, on peut voir que la véracité de ces
propositions en découle directement,
de sorte que les nier impliquerait de prendre à son
compte une contradiction logique. Ainsi, on les appelle aussi
des "vérités logiques",
ce qui signifie qu'on peut les valider en se bornant
à appliquer correctement les lois de la logique.
Ainsi, si l'on en venait
à déclarer qu'"un homme n'est pas un animal
rationnel", ou que
"2 plus 2 ne font pas quatre", on affirmerait par implication
qu'"un animal rationnel n'est pas un animal rationnel", ou que "1 plus 1 plus 1 plus 1 n'est pas
égal à 1 plus 1 plus 1 plus 1",
deux propositions qui sont contradictoires en elles-même
(cette illustration présuppose que "animal rationnel" est
la définition de "l'homme"). Une forme comparable de contradiction se
produirait si on niait que "la glace est un solide".
Les vérités analytiques représentent des cas concrets de la loi
de l'identité ; en tant
que telles, on les appele souvent
des "tautologies" (ce qui,
étymologiquement, signifie que
la proposition "répète la même chose" ; par exemple, "Un animal rationnel est un animal
rationnel", "la forme solide
de l'eau est un solide").
Comme toutes les propositions de la logique et
des mathématiques peuvent finalement être analysées et validées
de cette façon, ces deux
disciplines, affirme-t-on, tombent entièrement dans le domaine
de la moitié "analytique" ou "tautologique" de la
connaissance humaine.
Les propositions synthétiques,
en revanche, illustrées
par la deuxième proposition dans chacun des couples
ci-dessus, et par la plupart
des affirmations de la vie quotidienne et des sciences, seraient de nature entièrement
différentes sur tous ces points. Une
proposition "synthétique" est définie comme une proposition
qui ne peut pas être simplement validée par une analyse du sens
ou des définitions des concepts qui la constituent. Par exemple,
l'analyse des définitions à elle seule ne pourrait pas dire
à quelqu'un si la glace flotte sur l'eau, ou quel volume de liquide apparaît
lorsqu'on mélange diverses quantités d'eau et d'alcool éthylique.
Dans des cas de ce genre,
dit Kant, le prédicat
de la proposition (par exemple "flotte sur l'eau") dit du sujet
("la glace") quelque chose qui n'est pas déjà contenu dans
la signification du concept-sujet. (La
proposition représente une synthèse du sujet avec un nouveau
prédicat, d'où le nom.) De telles
vérités ne peuvent pas être validées en se bornant à appliquer
les lois de la logique ;
elles ne représentent pas des cas concrets de la loi
de l'identité. Nier de telles
vérités implique une erreur, mais
pas une contradiction. Ainsi, il est faux d'affirmer qu' "un homme a trois
yeux" ou que "la glace coule dans l'eau" mais, affirme-t-on,
ces assertions ne sont pas contradictoires. Ce sont les faits en cause, et non les lois de la logique, qui condamnent de telles
propositions. En conséquence, les vérités synthétiques sont dites
"factuelles", en opposition
avec celles dont le caractère serait "logique" ou
"tautologique".
(b) Les
vérités analytiques seraient nécessaires ; quelle que soit
la région de l'espace et la période du temps que l'on
considère, de telles propositions
doivent être vraies. En fait, on les dit vraies non seulement dans
l'univers entier existant réellement,
mais "dans tous les mondes possibles", pour utiliser la fameuse expression
de Leibnitz. Comme il est
contradictoire de la nier,
le contraire de n'importe quelle proposition analytique est
inimaginable et inconcevable. Un
visiteur revenu de quelque planète étrange pourrait raconter mainte
merveille inattendue, mais ses
affirmations seraient rejetées d'emblée s'il venait à dire que dans son
univers, la glace était
gazeuse, l'homme était
un timbre-poste, et 2 plus 2
égalaient 7,3.
Des vérités synthétiques,
en revanche, on déclare
qu'elles ne sont pas nécessaires ; on les dit "contingentes". Cela veut dire ceci : en fait,
dans le monde réel que les hommes observent maintenant, il se trouve que ces propositions sont
vraies, mais il n'est pas nécessaire
qu'elles le soient. Elles
ne sont pas vraies "de tous les mondes possibles". Comme il n'est pas contradictoire en soi
de la nier, son contraire est au
moins imaginable ou concevable. Il est
imaginable ou concevable que les hommes puissent avoir trois yeux (ou
treize à la douzaine) derrière la tête, ou
que la glace coule dans
l'eau comme une pierre, etc. Ces événements ne se produisent pas dans
notre expérience mais,
affirme-t-on, il n'y a là aucune
nécessité logique. Les faits affirmés
par des vérités synthétiques sont des faits
"bruts", qu'aucun degré
d'analyse logique ne peut rendre complètement intelligibles.
Peut-on prouver définitivement une proposition synthétique? Peut-on
jamais être logiquement certain de sa véracité? La réponse donnée est
: non. En fait,
aucune proposition synthétique n'est 'obligée' d'être vraie ; on peut imaginer le contraire
de chacune d'entre elles. (Les partisans les plus acharnés
de la dichotomie analytique-synthétique continuent ainsi : "Vous ne pouvez même pas être
certain de la validité de votre perception directe : par exemple, que vous voyez une tache rouge
en face de vous. En classifiant
comme 'rouge' ce que vous voyez,
vous déclarez implicitement qu'elle est d'une couleur semblable
à certaines de vos expériences passées ; et comment savez-vous si vous vous
en souvenez correctement? Que la mémoire de l'homme soit digne
de confiance, ce n'est pas une tautologie ; on peut concevoir le contraire.") Ainsi, le plus que l'on puisse dire
de vérités contingentes,
synthétiques, est une sorte
de mesure de leur probabilité ; ce sont des hypothèses plus ou
moins vraisemblables.
(c)
Puisque les propositions analytiques sont "logiquement"
vraies, on peut, prétend-on,
les valider indépendamment de l'expérience. Elles sont "non-empiriques" ou "a priori"
(aujourd'hui, ces termes signifient
"indépendant de l'expérience").
Les philosophes modernes reconnaissent qu'il faut une certaine
expérience pour permettre à l'homme de former
des concepts ; c'est-à-dire
qu'une fois que les concepts appropriés ont été formés, par exemple "la glace", "solide", "l'eau", etc.),
plus aucune expérience ultérieure n'est nécessaire pour valider
leur combinaison dans une proposition analytiquement vraie. (Par exemple,
"la glace est de l'eau solide"). La proposition découle simplement d'une
analyse des définitions.
Les vérités synthétiques,
en revanche, sont dites dépendantes
de l'expérience pour leur validation ; elles sont "empiriques", ou "a posteriori". Comme elles sont "factuelles", on ne peut découvrir leur véracité au
départ qu'en observant directement ou indirectement les faits
appropriés ; et comme elles
sont "contingentes", on
ne peut découvrir si les propositions synthétiques d'hier tiennent
encore aujourd'hui, qu'en examinant
les données empiriques les plus récentes.
(d) Maintenant,
nous arrivons au bouquet final :
l'explication des différences précitées caractéristique du
vingtième siècle. La voici : Les
propositions analytiques ne fournissent aucune information sur
la réalité, elles
ne décrivent pas les faits,
elles sont "non-ontologiques" (c'est-à-dire qu'elles
n'appartienent pas à la réalité).
Les vérités analytiques,
prétend-on, sont créées et
maintenues par la décision arbitraire des hommes de se
servir des mots (ou concepts) d'une certaine façon, ils ne font que rapporter
des conventions linguistiques (ou conceptuelles). C'est là, prétend-on,
ce qui explique les caractéristiques des vérités
analytiques. Elles sont
non-empiriques, parce qu'elles
ne disent rien du monde de l'expérience. Aucun fait ne peut jamais porter
le doute sur elles, elles sont
immunisées contre toute correction ultérieure... parce qu'elles sont immunisées contre
la réalité. Elle sont
nécessaires... parce que ce sont
les hommes qui font qu'elles le sont.
"Les propositions de la logique, dit Wittgenstein dans
le Tractatus, disent toutes la même chose : à savoir, rien."; "Les principes de la
logique et de la mathématique, dit
A.J. Ayer dans Language, Truth and Logic, sont vraies universellement simplement
parce que nous ne leur permettons jamais d'être quoi que ce soit
d'autre."
Les propositions synthétiques,
à l'inverse, sont bel et
bien factuelles. Pour cela, l'homme paie un prix. Le prix est qu'elles sont contingentes, incertaines et ne peuvent pas être
démontrées.
La théorie de la dichotomie analytique-synthétique expose
les hommes au choix suivant :
si votre affirmation est prouvée,
elle ne dit rien de ce qui existe ; si elle concerne ce qui existe, elle ne peut pas être prouvée. Si elle est démontrée
par l'argumentation logique, elle
représente une convention subjective ; si elle affirme un fait, la logique ne peut pas
l'établir. Si vous la validez
par un appel à la signification de vos concepts, alors elle est divorcée de la
réalité ; si vous la validez
par un appel à vos perceptions,
alors vous ne pouvez pas en être certain.
L'objectivisme récuse comme fausse la théorie de la dichotomie
analytique-synthétique ;
en principe,
à la racine et dans
chacune de ses variantes.
Maintenant, nous allons analyser et
réfuter cette théorie point par point.
Les vérités "analytiques" et "synthétiques"
Une proposition définie comme analytique est une proposition
qui peut être validée par une simple analyse du sens
des concepts qui la constituent.
La question critique est la suivante : qu'est-ce qui est inclus dans
le sens d'un concept ? Le concept désigne-t-il les existants
qu'il subsume, comprenant toutes leurs
caractéristiques ? Ou ne désigne-t-il que certains aspects
de ces existants, désignant
certaines de leurs caractéristiques mais en excluant d'autres ?
Cette dernière opinion est fondamentale dans toutes les versions
de la dichotomie analytique-synthétique.
Les partisans de cette dichotomie divisent
les caractéristiques des existants subsumés par un concept
en deux groupes : ceux
qui sont inclus dans la signification du concept, et ceux,
la grande majorité, dont ils
prétendent qu'ils sont exclus de sa signification. La dichotomie entre les propositions
s'ensuit directement. Si
la proposition lie les caractéristiques "incluses" avec
le concept, elle peut être validée
par une simple "analyse" du concept ; si elle lie les caractéristiques
"exclues" avec le concept,
elle représente un acte de "synthèse".
Par exemple, on pense couramment que
parmi le grand nombre de caractéristiques (anatomiques, physiologiques, psychologiques, etc.),
il y en a deux,
la rationalité et l'animalité,
qui constituent toute la signification du concept
d'"homme". Tout
le reste, prétend-on, est tenu à l'écart de la
signification du concept. D'après cette
conception, il est
"analytique" d'affirmer qu'un homme est un animal
rationnel" (le prédicat est "inclus" dans le concept
sujet), mais "synthétique"
d'affirmer qu'"un homme n'a que deux yeux" (le prédicat est
"exclu").
La source historique primaire de la théorie suivant laquelle
un concept inclurait certaines des caractéristiques d'une entité mais
en exclurait d'autres est le réalisme conceptuel, la théorie platonicienne
des universaux. Le platonisme tient
que les concepts désignent des essences immatérielles (les
universaux) qui subsistent dans une dimension surnaturelle. Notre monde,
affirmait Platon, n'est qu'une
réflexion de ces essences, sous
une forme matérielle. D'après cette
optique, une entité physique
possède deux types de caractéristiques très différentes : celles qui reflètent son essence
surnaturelle, et celles
qui résultent du fait que, dans
ce bas monde, l'essence se
manifeste sous forme matérielle. Les
premières sont "essentielles" à l'entité, et constituent sa véritable
nature ; les secondes
sont des "accidents" engendrés par la matière. Comme les concepts sont censés désigner
les essences, le concept d'une
entité inclut ses caractéristiques "essentielles" mais exclut ses
"accidents".
Comment distingue-t-on les "accidents" des caractéristiques
"essentielles" dans un cas particulier ? La réponse ultime
des platoniciens est :
par un acte d'"intuition".
(Une variante plus plausible et naturaliste de la dichotomie entre
l'essence et l'accident est assumée
par les aristotéliciens :
sur ce point, leur théorie
des concepts reflète une forte influence platonicienne.)
Dans les temps modernes,
le réalisme conceptuel platonicien a perdu la faveur
des philosophes ; c'est
le nominalisme qui est progressivement devenu la théorie
dominante des concepts. Les
nominalistes rejettent le surnaturalisme comme non-scientifique, et l'appel à l'"intuition"
comme un subjectivisme à peine voilé.
Ils ne rejettent pas pour autant la conséquence cruciale
de la théorie platonicienne :
la division des caractéristiques d'une entité en deux
groupes, dont l'un est exclu du concept
désignant l'entité.
Niant que les concepts aient une base objective dans
les faits de la réalité,
les nominalistes déclarent que leur source est une décision
subjective de l'homme :
les gens choisissent arbitrairement certaines caractéristiques
( = "essentielles") qui serviront de base
à la classification ; à la suite
de quoi, ils se mettent d'accord
pour appliquer le même terme à tout concret qui se trouvera
présenter ces caractéristiques "essentielles", quelle que soit la diversité
de leurs autres caractéristiques. Dans
cette optique, le concept (le
terme) ne représente que les caractéristiques initialement décrétées
comme "essentielles". Les
autres caractéristiques des concepts subsumés n'ont pas de rapport
nécessaire avec les caractéristiques "essentielles", et sont exclues de la signification du
concept.
Observez que, tout
en condamnant la conception mystique que Platon avait du sens d'un
concept, les nominalistes adoptent
la même dans une version sceptique.
Condamnant la dichotomie platonicienne de l'essence et
de l'accident comme implicitement arbitraire, ils instituent un équivalent
explicitement arbitraire.
Condamnant la sélection "intuitive" des essences
de Platon comme un subjectivisme déguisé, ils rejettent ce déguisement et adoptent
le subjectivisme comme doctrine officielle, comme si un vice caché était détestable, mais rationnel un vice impudemment
affiché. Condamnant les essences
à détermination surnaturelle, ils
déclarent qu'elles sont socialement déterminées, transférant ainsi dans le domaine du
caprice humain ce qui avait été la prérogative du monde divin
de Platon. L'"avancée"
des nominalistes par rapport à Platon consista à laïciser
sa théorie. Or, laïciser une erreur, c'est toujours la commettre.
Sa forme change, cependant. Les nominalistes ne disent pas qu'un
concept désigne seulement l'"essence" d'une entité, excluant ses "accidents". Leur version laïcisée est
la suivante : un concept
n'est qu'une étiquette commode pour désigner les caractéristiques
énoncées dans la définition ;
un concept et sa définition sont interchangeables ; un concept ne signifie rien d'autre
que sa définition.
C'est l'approche platonicienne-nominaliste de la formation
des concepts, exprimée dans
des visions telles que celles-ci,
qui fait naître la théorie de la dichotomie
analytique-synthétique. Pourtant, ses partisans avancent couramment cette
dichotomie comme une primaire indépendante d'aucune théorie particulière
des concepts. En fait, ils insistent souvent pour faire croire
que la question de la formation des concepts, puisqu'elle est "empirique" et non
"logique", est en-dehors du
domaine de la philosophie. (!)
(Ainsi, ils utilisent
la dichotomie pour discréditer à l'avance toute recherche sur
les questions dont la dichotomie elle-même dépend[2].)
En dépit de cela, ils
continuent pourtant à recommander d'"analyser
les concepts", et
de distinguer quelles sont les vérités qui peuvent - ou
ne peuvent pas - être validées par cette pratique. Ils s'attendent à ce qu'on analyse
les concepts sans savoir quelle est leur source et leur nature, à ce qu'on détermine leur
signification, tout en restant
ignorant de leurs relations avec les concrets. Comment ? La réponse implicite dans
la pratique philosophique contemporaine est la suivante : "puisque les gens ont déjà donné
leur sens aux mots, nous n'avons qu'à
suivre l'usage courant. "
En d'autres termes,
pour paraphraser John Galt[3] : "Les concepts sont là ; comment sont-ils venus jusqu'ici ? D'une
certaine manière." (Atlas Shrugged)
Comme les concepts sont les produits complexes de la
conscience humaine, toute théorie ou
approche impliquant que ce sont des primaires irréductibles est
invalidée par ce seul fait. Sans
une théorie des concepts à la base, on ne peut, en raison, adopter aucune théorie sur la nature ou
les classes de propositions ;
les propositions ne sont que des combinaisons
de concepts.
La théorie objectiviste des concepts détruit la théorie
de la dichotomie analytique-synthétique à sa racine.
D'après l'objectivisme,
les concepts "représentent des classifications
de certains existants observés
à partir de leurs relations avec les autres existants
observés." (Ayn Rand, Introduction to Objectivist Epistemology ; toutes les citations ultérieures
de cette section, à moins
d'une mention contraire, sont extraites
de cet ouvrage.) Pour former un concept, on isole mentalement un groupe
de concrets (d'unités distinctes de perception), sur la base de ressmblances
observées qui les distinguent de tous les autres concrets
connus (la ressemblance est "la relation entre deux existants ou plus
qui possèdent la(les) même(s) caractéristique(s), mais dans une mesure ou
à un degré différent") ;
ensuite,
par un processus omettant les mesures particulières
de ces concrets, on
les intègre dans une unité mentale unique : le concept, qui subsume tous les concrets
de cette famille (un nombre potentiellement illimité). L'intégration est complétée et retenue
par la sélection d'un symbole perceptible (le mot)
pour le désigner. "Un
concept est une intégration mentale de deux unités ou plus possédant
la(les) même(s) caractéristique(s) distinctive(s), leurs mesures particulières étant
omises."
En isolant et en intégrant les concrets qu'il a perçus, en réduisant le nombre
des unités mentales qu'il doit traiter,
l'homme est capable d'analyser son champ de perception, de s'engager dans une étude
spécialisée, et de retenir
un nombre illimité de concrets.
La conceptualisation est une méthode pour acquérir et retenir
l'information sur ce qui existe,
à un degré qui est inaccessible
à une conscience restée au niveau des perceptions.
Comme un mot est un symbole pour un concept, il n'a pas de sens en-dehors du contenu
du concept qu'il symbolise. Et comme
un concept est une intégration d'unités, lui-même n'a pas de contenu en-dehors
des unités qui le composent.
La signification d'un concept consiste dans les unités -les
existants- qu'il intègre, incluant
toutes les caractéristiques de ces unités.
Observez que les concepts désignent des existants, et non des portions d'existants
arbitrairement choisies. Il n'y a jamais
aucune raison, ni métaphysique ni
épistémologique, ni dans la nature
de la réalité ni dans celle d'une conscience conceptuelle -
pour diviser les caractéristiques des unités désignées
par un concept en deux groupes,
dont l'un serait exclu du sens de ce concept.
Métaphysiquement, une entité
est : toutes les choses
qu'elle est. Chacune de ses
caractéristiques a le même statut métaphysique ; chacune d'entre elles constitue
une partie de l'identité de l'entité.
Epistémologiquement, toutes
les caractéristiques des entités subsumées par un concept
sont découvertes par la même méthode fondamentale : par l'observation de ces
entités. Les ressemblances
initiales, sur la base desquelles
certains concrets ont été isolés et intégrés dans un concept, ont été appréhendées
par un processus d'observation ;
toutes les caractéristiques de ces concrets découvertes
par la suite le sont par la même méthode (aussi
complexes que puissent devenir les procédures inductives en cause).
Le fait que certaines caractéristiques soient, à un certain moment, inconnues de l'homme, n'indiquent pas que ces caractéristiques
soient exclues de l'entité -ni du concept.
Les choses sont ce qu'elles sont,
les existants sont ce qu'ils sont, indépendamment de l'état de la
connaissance humaine. Ainsi, un concept subsume et inclut toutes
les caractéristiques de ses référents, connues et encore inconnues.
(Cela ne signifie pas que l'homme soit omniscient, ni qu'il puisse attribuer suivant son caprice
n'importe quelle caractéristique de son choix aux référents de ses
concepts. Pour découvrir qu'une entité
possède une certaine caractéristique,
on doit s'engager dans un processus d'étude scientifique, d'observation et de validation. Ce n'est qu'alors qu'on peut savoir que
la caractéristique est vraie de l'entité et qu'elle est
à ce moment incluse dans la signification du concept.)
"Il est d'une importance cruciale de comprendre le fait
qu'un concept est une classification 'ouverte' qui inclut
les caractéristiques encore à découvrir dans un groupe donné
d'existants. Toute la connaissance
humaine repose sur ce fait."
"Le schéma est le suivant :
Quand un enfant comprend le concept d''homme', la connaissance représentée
par ce concept dans son esprit consiste dans des données
de sa perception, telles que
l'apparence visuelle de l'homme,
le son de sa voix, etc. Quand l'enfant apprend à différencier
les entités vivantes de la matière inanimée, il assigne une nouvelle
caractéristique : le fait
d'être 'vivant' à l'entité qu'il désigne comme un 'homme'. Quand l'enfant apprend à différencier
entre divers types de conscience,
il inclut une nouvelle caractéristique dans son concept
de l'homme,
la 'rationalité', et ainsi
de suite. Le principe implicite
guidant ce processus,
est : 'je sais qu'il existe
une entité telle que l'homme ;
je connais beaucoup de ses caractéristiques, mais il y en a beaucoup d'autres que je
ne connais pas et que je dois découvrir.' Le même principe dirige l'étude
de toute autre classe d'existants isolés par la perception et
intégrés dans un concept."
"C'est le même principe qui dirige l'accumulation et
la transmission de la connaissance humaine. Depuis la connaissance de l'homme
que peut avoir un sauvage... [jusqu'au
niveau actuel], le concept
d''homme' n'a pas changé : il se
réfère à la même classe d'entités.
Ce qui a changé et s'est accru est la connaissance de ces
entités."
Quel est alors le sens du concept d'"homme"? "L'homme"
désigne un certain type d'entité,
un animal rationnel,
incluant toutes les caractéristiques de cette entité
(anatomiques, physiologiques, psychologiques, etc.,
aussi bien que les relations de ces caractéristiques
à celles des autres entités),
toutes les caractéristiques déjà connues et toutes celles
qui seront jamais à découvrir.
Tout ce qui est vrai de l'entité est signifié
par le concept.
Il s'ensuit qu'il n'y a aucune base pour faire une distinction
entre des propositions "analytiques" ou synthétiques". Que l'on dise que "l'homme est
un animal rationnel" ou que "l'homme n'a que deux
yeux", dans les deux cas, les caractéristiques du prédicat sont
vraies de l'homme et sont par conséquent incluses dans
le concept d'"homme". Le
sens de la première affirmation est :
"Un certain type d'entité,
incluant toutes ses caractéristiques (parmi lesquelles on trouve
la rationalité et l'animalité) est...
un animal rationnel." Le sens de la deuxième phrase est
: "Un certain type d'entité, comprenant toutes ses caractéristiques (parmi
lesquelles le fait de n'avoir que deux yeux) a... seulement deux yeux." Chacune
de ces propositions est un exemple de la loi
de l'identité ; chacune est
une "tautologie" :
contredire chacune d'entre elles contredit la signification du
concept d'"homme" et implique par conséquent
une contradiction.
Une analyse de type similaire est applicable à toute proposition
vraie. Toute proposition vraie se
référant à un certain existant se réduit à un type
fondamental du genre : "X
est... une ou plus des choses
qu'il(elle) est." Dans un tel cas,
le prédicat affirme certaine(s) caractéristique(s) du
sujet ; mais comme il s'agit bien
d'une caractéristique du sujet, le(s)
concept(s) désignant le sujet incluent en fait le prédicat dès
le départ. Si on souhaite utiliser
le terme de "tautologie" dans ce contexte, alors toutes les vérités sont
"tautologiques" (et,
par le même raisonnement,
toutes les propositions fausses sont des contradictions).
Quand on énonce une proposition relative à un existant, on a,
en dernière analyse, deux
choix possibles "X (ce qui veut dire X, l'existant,
y compris toutes ses caractéristiques) est ce qu'il (elle) est ou
bien : "X n'est pas
ce qu'il(elle) est." Le choix entre véracité et erreur est
un choix entre "tautologie" (dans le sens expliqué) et
contradiction.
Dans le domaine des propositions,
il n'y a qu'une distinction épistémologique fondamentale : la vérité et l'erreur. Et une seule question
fondamentale : Par quelle méthode
découvre-t-on et valide-t-on la connaissance vraie ? Implanter
une dichotomie à l'origine de la connaissance humaine, affirmer qu'il y a des méthodes
de validation et des types de vérité opposés est
une procédure sans fondement ni justification.
Dans un sens, aucune vérité
n'est "analytique". Aucune
proposition ne peut être validée par une simple "analyse
conceptuelle" ;
le contenu du concept,
à savoir les caractéristiques des existants qu'il
intègre, doit être découvert et validé
par l'observation, avant qu'aucune
"analyse" ne soit possible.
Dans un autre sens, toutes
les vérités sont analytiques. Quand
une caractéristique quelconque d'une entité a été découverte, la proposition attribuant cette
caractéristique à l'entité en question sera identifiée comme
"logiquement vraie" (sa négation contredirait la signification
du concept désignant l'entité). Dans
les deux cas, la dichotomie
analytique-logique-tautologique contre synthétique-empirique-factuel-
s'effondre complètement.
Pour justifier leur opinion que certaines des caractéristiques d'une
entité sont exclues du concept qui la désigne, aussi bien les platoniciens que
les nominalistes font appel à la distinction entre
les caractéristiques "essentielles" et
"non-essentielles" d'une entité.
Pour les platoniciens, cette
division représente une division métaphysique, intrinsèque à l'entité, indépendante de l'homme et de la
connaissance humaine. Pour
les nominalistes, elle émane d'une
décision humaine subjective,
indépendante des faits de la réalité. Pour ces deux écoles, quelles que soient leurs différences
terminologiques ou autres,
un concept ne désigne que les caractéristiques essentielles
(ou définitionnelles) de ses unités.
Ni l'une ni l'autre école ne fournit de distinction objective
pour la distinction entre les caractéristiques
"essentielles" et "non-essentielles" d'une entité. (Le surnaturalisme, dans sa forme avouée ou laïcisée, n'est une base objective
pour rien.) Ni l'une ni l'autre école n'explique pourquoi une telle
distinction est objectivement nécessitée par le processus
de conceptualisation.
Cette explication est fournie par l'objectivisme, qui expose les erreurs
fondamentales de la position platonicienne-nominaliste.
Lorsqu'un homme atteint un certain niveau de raffinement
conceptuel, il a besoin
de découvrir une méthode pour organiser ses concepts et
les relier entre eux : il lui
faut une méthode qui lui permettra de garder chacun de ses
concepts clairement distinct de tous les autres, chacun étant lié à un groupe
d'existants spécifique, clairement
distinct des autres existants qu'il connaît. (Dans les premières étapes du
développement conceptuel, lorsque
les concepts d'un enfant sont relativement peu nombreux et désignent
des concrets directement perceptibles,
des "définitions ostensives" sont suffisantes
pour ce faire.) La méthode consiste à définir chaque concept, en spécifiant la(les) caractéristique(s)
de ses unités dont dépend le plus grand nombre des autres
caractéristiques qu'on leur connaît, et
qui permettent de distinguer les unités du concept de tous
les autres existants. La(les)
caractéristique(s) qui remplissent cette exigence sont désignées comme ses
caractéristiques "essentielles",
dans ce contexte de la connaissance.
Les caractéristiques essentielles sont déterminées à l'intérieur d'un
contexte. La(les) caractéristique(s)
qui distingue(nt) le plus fondamentalement un certain type
d'entité de tous les autres existants connus
à ce moment, peu(ven)t bien
ne plus y parvenir dans le contexte d'une connaissance plus
large, quand on apprend à connaître
d'autres existants et/ou quand on découvre un plus grand nombre
des caractéristiques de l'entité.
La(les) caractéristique(s) désignée(s) comme (essentielle(s) et
la définition qu'elle(s) exprime(nt) peuvent changer à mesure que
s'étend le contexte de la conaissance. Ainsi,
les essences ne sont pas intrinsèques aux entités, comme le croyait Platon (et
Aristote) ; elles sont épistémologiques
et non métaphysiques. Une définition
en termes de caractéristiques essentielles "est un procédé
de la méthode humaine d'acquisition de la connaissance : un moyen pour classifier, condenser,
et intégrer un corps de connaissances en croissance
permanente."
La désignation des caractéristiques essentielles n'est pas davantage
une question de choix arbitraire ni de décret subjectif. Une définition contextuelle ne peut être
formulée qu'après qu'on a entièrement examiné tous les faits connus
relatifs aux unités en question :
leurs ressemblances, en quoi
elles diffèrent des autres existants,
les relations de cause à effet entre leurs
caractéristiques, etc. Cette connaissance détermine quelle(s)
caractéristique(s) est(sont) objectivement essentielle(s) et
par conséquent quelle définition est objectivement correcte, dans le contexte d'une connaissance
donnée. Quoique la définition
ne mentionne explicitement que la(les) caractéristique(s)
essentielle(s), elle implique et
condense l'ensemble de cette connaissance.
Dans l'optique objectiviste,
contextuelle des essences,
un concept ne désigne pas seulement les caractéristiques
essentielles de ses unités, celles
qui le définissent. Désigner
comme "essentielle" une caractéristique d'un concept, s'en servir
pour le "définir" consiste à choisir, dans l'ensemble du contenu de ce
concept, la caractéristique
qui résume et différencie le mieux ce concept dans
un contexte cognitif spécifique. Une
telle sélection présuppose la relation entre le concept et ses
unités : elle présuppose que
le concept est une intégration d'unités, et que son contenu consiste en ses
unités, incluant toutes leurs
caractéristiques. Ce n'est qu'à cause
de ce fait que le concept peut recevoir diverses définitions dans
des contextes différents de la connaissance.
Quand "animal rationnel" est choisi comme définition
de "l'homme", cela
ne veut pas dire que le concept d'"homme" devienne
une étiquette commode pour "tout ce qui a de la
rationalité et de l'animalité".
Cela ne signifie pas que le concept d'"homme" soit
interchangeable avec l'expression "animal rationnel", ni que toutes les autres
caractéristiques de l'homme soient exclues du concept. Cela signifie : "une certaine sorte d'entité, incluant toutes ses caractéristiques, est,
dans le contexte actuel de la connaissance, le plus fondamentalement distinguée
de toutes les autres entités par le fait qu'elle est
un animal rationnel". Toutes
les connaissances actuellement disponibles sur les autres
caractéristiques de l'homme sont nécessaires pour valider cette
définition, et sont impliquées
par elle. Toutes ces autres
caractéristiques continuent à faire partie de ce que contient
le concept d'"homme".
La conception nominaliste suivant laquelle le concept ne serait
qu'une étiquette pour sa définition exprime une incapacité profonde
à comprendre le rôle de la définition dans le processus
de formation des concepts. La
contrepartie de cette incapacité est que le processus
de définition, aux mains
des nominalistes, réalise
le contraire exact de sa raison d'être véritable. Le rôle d'une définition est de garder
un concept distinct de tous les autres, de le maintenir en contact avec
un groupe d'existants spécifique. Dans
l'optique nominaliste, c'est précisément
cette relation qui est rompue :
à partir d'un moment où un concept est défini, il cesse de désigner des existants
et, à leur place, ne désigne que la caractéristique
définitionnelle.
Allons plus loin : d'après
une conception rationnelle des définitions, une définition organise et
condense, aidant ainsi
à retenir, une multitude
d'informations sur les caractéristiques des unités d'un concept. Dans l'approche nominaliste, c'est précisément cette information qui est
rejetée lorsqu'on définit un concept : dès qu'une caractéristique est choisie
pour sa définition, toutes
les autres caractéristiques sont expulsées du concept, qui se recroqueville pour ne plus
désigner que la définition en question. Par exemple,
aussi longtemps que la conception de l'homme que peut avoir
un enfant demeure définie de manière ostensive (par
la désignation), l'enfant sait que
l'homme a une tête, deux yeux, deux bras,
etc. ; dans l'approche
nominaliste, à partir du moment où
l'enfant a défini "l'homme",
il a rejeté toute cette information.
A la suite de quoi,
"l'homme" ne signifierait plus pour lui
que : "une chose avec
de la rationalité et de l'animalité".
Dans l'approche nominaliste,
le processus de définition d'un concept consiste
à le couper de ses référents,
et de faire systématiquement comme si on ne savait plus rien
de ses caractéristiques. La
définition, l'instrument même
qui est fait pour promouvoir l'intégration conceptuelle, devient un agent de sa destruction, un moyen de désintégration.
Les partisans de l'idée qu'un concept ne signifie que sa
définition, ne peuvent manquer
de savoir que les gens se servent des concepts
pour désigner des existants. (Quand
une femme dit : "j'ai
épousé un homme merveilleux",
il est clair pour la plupart des philosophes qu'elle
ne veut pas dire : "j'ai
épousé une merveilleuse combinaison de rationalité et
d'animalité"). Ayant coupé
la relation entre un concept et ses référents, ce genre de philosophe ressent
confusément que cette relation existe et qu'elle est importante. Pour en rendre compte, ils font appel à une théorie
qui remonte maintenant à plusieurs siècles et qu'on considère
généralement aujourd'hui comme indiscutable : l'idée suivant laquelle un concept
aurait deux types, ou deux dimensions
de sens. On s'y réfère
traditionnellement, comme
à l'"extension" (ou "dénotation") d'un concept et
à son "intension" (ou "connotation").
Par l'"extension" d'un concept,
les partisans de la théorie désignent les concrets
subsumés par le concept. Par
l'"intension" d'un concept,
ils désignent les caractéristiques des concrets qui sont
énoncés dans la définition du concept.
(C'est ce qu'on appelle en général aujourd'hui l'intension
"conventionnelle" ;
la distinction entre diverses formes d'intension ne fait
en réalité qu'ajouter erreur sur erreur dans la théorie, et n'a pas de pertinence pour notre
discussion.) Ainsi, dans
la signification "extensive",
"l'homme" signifie Socrate,
Platon, Aristote, Pierre,
Jacques ou Jean, etc. dans la signification
"intensive",
"l'homme" veut dire "animal rationnel".
Un manuel de logique conventionnel résume la théorie comme
suit : "l'intension d'un
terme, comme nous l'avons noté, est ce qu'on appelle habituellement sa
définition. L'extension, en revanche, nous réfère à l'ensemble des objets
auxquels cette définition s'applique... l'extension
et l'intension sont donc intimement liées,
mais ils se réfèrent aux objets de manière différente. L'extension à une liste
des objets singuliers qui entrent dans son orbite, l'intension aux qualités ou caractéristiques
des individus". (Lionel
Ruby : Logic : An Introduction.)
Cette théorie introduit un autre clivage artificiel : entre un existant et ses
caractéristiques. Dans le sens où
un concept désigne ses référents (sa signification "intensive")
il ne désigne pas ses caractéristiques (son sens
"extensif"), et vice-versa. En fait,
on doit choisir : ou bien on
désigne des existants,
indépendamment de leurs caractéristiques, ou (certaines) caractéristiques, à l'écart des existants
qui les possèdent.
En fait, ni l'un ni l'autre
de ces prétendus types de signification n'est métaphysiquement ni
épistémologiquement possible.
Un concept ne peut pas désigner des existants séparés
de leurs caractéristiques. Une
chose est... ce qu'elle
est ; ses caractéristiques
constituent son identité. Un existant
séparé de ses caractéristiques voudrait dire un existant séparé
de son identité,
ce qui veut dire :
rien du tout, un non-existant. Etre conscient d'un existant est être
conscient de (certaines de) ses caractéristiques. C'est vrai à tous les niveux
de la conscience, mais c'est
particulièrement évident au niveau conceptuel.
Quand on réunit un groupe d'existants dans un concept, on les isole mentalement
des autres, à partir
de certaines de leurs caractéristiques. Un concept ne peut pas intégrer, ni désigner un pot-pourri d'objets pris
au hasard. Il ne peut
qu'intégrer, désigner, se référer à et vouloir dire : des existants d'un certain type, des existants possédant certaines
caractéristiques.
Le concept ne peut pas davantage désigner ses caractéristiques (ou
certaines d'entre elles) indépendamment des existants
qui les possèdent. Une
caractéristique est un aspect d'un existant. Elle n'est pas un universel
désincarné, platonicien. De même qu'un concept ne peut pas
désigner des existants indépendamment de leur identité, elle ne peut pas désigner
une identité indépendamment de ce qui existe. L'existence est identité (Atlas Shrugged).
La théorie suivant laquelle un concept désigne sa définition n'est pas
améliorée lorsqu'on la combine avec l'idée suivant laquelle, dans un autre sens, un concept désignerait son
"extension". Deux erreurs
ne font pas une vérité. Elles
ne font que produire plus encore de chaos et de confusion. La vérité est qu'un concept désigne
les existants qu'il intègre, y
compris toutes leurs caractéristiques. C'est
cette vision-là du sens d'un concept qui garde les concepts
de l'homme ancrés dans la réalité.
Pour qui s'en inspire,
la dichotomie entre des propositions "analytiques"
et "synthétiques" ne peut pas apparaître.
La nécessité et la contingence
La théorie de la dichotomie analytique-synthétique a ses racines dans
deux types d'erreur : l'une
épistémologique, l'autre métaphysique. L'erreur métaphysique, come je l'ai montré, est une idée incorrecte de la
nature des concepts. L'erreur
métaphysique consiste à opérer une dichotomie entre les faits
nécessaires et les faits contingents.
Cette théorie remonte à la philosophie grecque, et fut prise à son compte sous
une forme ou sous une autre par pratiquement toutes
les traditions philosophiques antérieures à Kant. Dans la forme sous laquelle elle est
aujourd'hui pertinente, cette
théorie soutient qu'il y a certains
faits qui sont inhérents à la nature de la réalité. Ils doivent exister ; ils sont nécessaires. D'autres faits, en revanche, se trouvent exister dans le monde que
les hommes observent maintenant,
mais ils n'existent pas nécessairement ; ils auraient pu être autres ; ils sont "contingents". Par exemple,
que l'eau mouille, serait
un fait "nécessaire" ; que l'eau se transforme en glace
à une certaine température,
serait "contingent".
Etant donnée cette dichotomie, on se
pose une question : comment
sait-on, dans un cas particulier, qu'un certain fait est nécessaire? L'observation, disait-on couramment, est insuffisante pour ce faire. "L'expérience", écrivait Kant dans sa Critique de la Raison Pure,
nous dit en fait ce qui est, mais pas ce qui doit être
nécessairement et non autrement." Pour établir que quelque chose est
un fait, on emploie l'observation
et les procédures inductives appropriées ; cependant,
affirmait-on, établir que quelque
chose est un fait ne démontre pas encore que le fait
en question soit nécessaire. Il
faut une sorte de garantie supplémentaire, au-delà de l'existence du fait, pour que celui-ci soit
nécessaire ; et quelque information
supplémentaire, à part celle qui est
produite par l'observation et l'induction,
est nécessaire pour appréhender cette garantie.
Dans l'ère pré-kantienne, il était
courant d'en appeler à quelque forme d'"intuition
intellectuelle" pour ce faire.
Dans certains cas,
disait-on, on pouvait juste
"voir" qu'un certain fait était nécessaire. Comment on pouvait le voir demeurait
un mystère. Il paraissait que
les hommes avaient un pouvoir étrange, inexplicable,
de saisir par des moyens non-précisés que certains faits
ne se contentaient pas d'être, mais
devaient être obligatoirement. Dans
d'autres cas, il n'y avait pas
d'intuition de ce genre à l'oeuvre,
et les faits en question étaient jugés contingents.
Dans l'ère post-kantienne,
les références à l'"intuition intellectuelle"
perdirent leur faveur auprès des philosophes, mais la dichotomie nécessaire-contingent
persista. Perpétuée sous diverses formes
au dix-neuvième siècle, elle fut
réinterprétée au vingtième comme suit :
comme on n'apprend les faits que par l'expérience, et comme l'expérience ne révèle pas
la nécessité, le concept
de "faits nécessaires" doit être abandonné. Les faits,
dit-on maintenant, sont tous
contingents autant qu'ils sont, et
les propositions qui les décrivent sont des "vérités
contingentes". Quant aux vérités
nécessaires, elles ne sont que
le produit des conventions conceptuelles ou linguistiques
de l'homme. Elles ne se
réfèrent pas aux faits, elles sont
vides, "analytiques", "tautologiques". De cette manière, la dichotomie nécessaire-contingent est
utilisée à l'appui de la prétendue distinction entre
les propositions analytiques et synthétiques. Il est banal aujourd'hui
pour les philosophes de remarquer que les propositions
"de fait" sont "synthétiques" et
"contingentes", alors que
les "propositions "nécessaires" seraient
"non-factuelles" et "analytiques".
(Les philosophes contemporains préfèrent parler de propositions ou
d'affirmations, plutôt que
de faits ; ils disent rarement
que les faits sont contingents,
attribuant la contingence aux propositions de fait. Il n'y a rien qui permette
de justifier cette façon de parler et je n'y adhèrerai pas
en discutant de leurs opinions.)
Observons que les pré-kantiens traditionnels aussi bien que
les conventionnalistes contemporains,
sont d'accord sur l'essentiel :
les deux groupes admettent la dichotomie
nécessaire-contingent, et les deux
affirment que les vérités nécessaires ne peuvent pas être validées
par l'expérience. Il n'y a que
cette différence :
pour le philosophe traditionnel, la nécessité est un phénomène
métaphysique, perçu
par un acte d'intuition ;
pour le conventionnaliste,
c'est un produit des choix subjectifs de l'homme. La relation entre les deux est semblable
à celle qui existe entre les platoniciens et
les nominalistes en ce qui concerne les essences. Dans les deux cas, les modernes adoptent l'essentiel
de la position traditionnelle ;
leur "contribution" ne consiste qu'à interpréter cette position
en des termes ouvertement subjectivistes.
Dans le cas qui nous occupe,
l'erreur des deux écoles est l'idée suivant laquelle
les faits, certains d'entre eux ou
dans leur ensemble, seraient contingents. Pour autant que la réalité métaphysique
soit concernée (omettant les actions de l'homme de notre
considération,
pour le moment), il n'y
a pas de "faits qui se trouvent être ce qu'ils sont mais
auraient pu être différents" qu'on pourrait opposer
à des "faits qui doivent nécessairement être". Il n'y a que des faits qui sont.
L'idée suivant laquelle les faits seraient contingents, la manière dont les choses se
présentent réellement n'étant qu'une possibilité parmi un certain nombre
d'autres, suivant laquelle
les choses auraient pu être métaphysiquement différentes, représente une incapacité à saisir
la Loi de l'Identité. Comme
les choses sont ce qu'elles sont,
et comme tout ce qui existe possède une identité
spécifique, rien dans la réalité
ne peut se produire sans cause ni par hasard. La nature d'une entité détermine
ce qu'elle peut faire et, dans
n'importe quel ensemble de circonstances,
dicte ce qu'elle fera. La
loi de la causalité est entraînée par la loi
de l'Identité. Les entités suivent
certaines lois d'action en conséquence de leur identité, et n'ont pas le choix de le faire
ou pas.
Métaphysiquement, tous
les faits sont inhérents aux identités des entités
qui existent. A savoir, tous les faits sont
"nécessaires". Dans
ce sens, être, c'est être "nécessaire". Le concept
de "nécessité", dans
un contexte métaphysique, est
superflu.
(Le problème de l'épistémologie est le suivant : comment découvrir les faits, comment découvrir ce qui est. Sa tâche est de formuler
les méthodes d'induction appropriées,
les méthodes pour acquérir et valider la connaissance
scientifique. Il n'y a pas
de problème pour saisir qu'un fait est nécessaire, après qu'on a compris qu'il s'agissait d'un
fait.)
Pendant de nombreux siècles,
la théorie des "faits contingents" a été associée
à une métaphysique surnaturaliste ; ces faits, disait-on,
sont le produit d'un Créateur divin qui aurait pu
les créer différemment, et
qui peut les changer à volonté.
Cette opinion représente la métaphysique des miracles, l'idée que les actions d'une entité
ne sont pas liées à sa nature,
que tout est possible à une entité indépendamment de son
identité. Dans cette vision, une entité agit comme elle
le fait, non à cause
de sa nature, mais à cause
de la décision d'un Dieu omnipotent.
Les partisans actuels de la théorie des "faits
contingents" en tiennent essentiellement pour la même
métaphysique. Eux aussi pensent que tout
est possible à une entité, que
ses actions sont indépendantes de sa nature, que l'univers qui existe n'est qu'un
monde parmi d'autres "mondes possibles". Ils se bornent à omettre Dieu, mais ils retiennent les conséquences
de la vision religieuse. Encore
une fois, leur mysticisme est
de forme laïcisée[4].
L'erreur fondamentale de toutes ces doctrines est l'incapacité
à comprendre que l'existence est une primaire qui se suffit
à elle-même. Ce n'est pas le produit
d'une dimension surnaturelle, ni de quoi que ce soit
d'autre. Il n'y a rien d'antécédent
à l'existence, rien en-dehors
d'elle, et aucune autre
possibilité. L'existence existe, et seule l'existence existe. Son existence et sa nature sont irréductibles
et inaltérables.
Le summum de la conception "miraculeuse" de l'existence
est représenté par ces existentialistes qui font écho
à Heidegger, demandant : "pourquoi y a-t-il de l'être plutôt
que rien du tout?",
à savoir, pourquoi
l'existence existe-t-elle? C'est la projection d'un zéro comme possibilité
concurrente à l'existence,
qui exige qu'on explique pourquoi l'existence existe et non
le zéro.
Les philosophes non-existentialistes méprisent typiquement
la prétendue question de Heidegger,
la disqualifiant comme de la déraison commune aux
existentialistes. Ils ne se rendent
apparemment pas compte qu'en tenant les faits pour contingents, ils commettent la même erreur. Quand ils disent que les faits auraient
pu être différents, ils affirment que
l'existence aurait pu être autre. Ils se
moquent des existentialistes parce qu'ils projettent une possibilité
concurente à l'existence de l'existence, mais passent leur temps à évoquer
des possibilités concurrentes à son identité.
Alors que les existentialistes prétendent savoir pourquoi il y a
quelque chose plutôt que rien,
les non-existentialistes leur répondent (par implication) : "En voilà une question
ridicule. Bien sûr, que quelque chose existe. La vraie question est
en fait : "pourquoi
ce qui existe est-il ce qu'il est, et non quelque chose d'autre?"
Une source majeure de confusion,
à ce propos, est
l'incapacité à distinguer les faits de nature des faits
décidés par l'homme ;
c'est-à-dire des faits qui sont inhérents aux identités
des entités de ce qui existe,
des faits qui dépendent de l'exercice par l'homme
de sa faculté de choisir. Comme
l'homme est doté du libre-arbitre, aucun
choix humain, et aucun phénomène
qui est un produit de ce choix,
n'est métaphysiquement nécessaire.
En tout ce qui concerne un produit de la
volonté humaine, il est valide
de dire que l'homme a choisi ainsi,
mais que ce n'était pas inhérent à la nature
de l'existence qu'il ait fait ce choix particulier. Par exemple,
il n'était pas nécessaire que les Etats-Unis consistent en 50
états. On aurait pu subdiviser
les plus grands états, ou regrouper
les plus petits, etc.
Le choix n'en est pas moins différent du hasard. L'exercice de la volonté n'est pas
une exception à la loi de causalité ; c'est un type de causalité. En plus
de cela, les faits
de nature ne peuvent pas être changés par l'homme, et limitent les possibilités ouvertes
à son choix. L'homme peut
réarranger les matériaux qui existent dans la réalité, mais ne peut pas violer leur
identité ; il ne peut échapper
aux lois de la nature. "Pour
commander à la nature, il faut
lui obéir".
Ce n'est que relativement aux faits qui dépendent de la volonté
humaine que l'on peut valablement dire :
"il se trouve que cela est,
mais cela aurait pu être autrement". Même à ce moment, le terme "contingent" est
fortement trompeur. Historiquement, ce terme a été utilisé
pour désigner une catégorie métaphysique beaucoup plus large que
le domaine de l'action humaine ;
on l'a toujours associé avec une métaphysique qui, sous une forme ou sous
une autre, nie les faits
de l'identité et de la causalité.
La terminologie "nécessaire-contingent" ne sert qu'à
engendrer la confusion et doit être abandonnée. Ce qui est nécessaire dans
ce contexte est la distinction entre les faits de nature et
ceux qui dépendent du libre-arbitre de l'homme.
On ne peut pas se servir du fait
que la volonté humaine existe
comme prétexte pour justifier la théorie comme quoi
il existerait une dichotomie
entre des propositions ou entre des vérités. Les propositions quant aux faits
de nature, et celles
qui décrivent des faits issus de l'action humaine, n'ont pas de caractéristiques
différentes en tant que propositions.
Elles ne différent que par la matière dont elles
traitent, mais c'est aussi ce que
font les propositions de l'astronomie relativement à celles
de l'immunologie. Des vérités quant
aux faits de nature et à ceux de l'action humaine sont apprises
et validées par le même processus : par l'observation. Et en tant que vérités, elles sont également nécessaires. Certains faits
ne sont pas nécessaires, mais
toutes les vérités le sont.
La vérité est l'identification d'un fait de la réalité. Que le fait en question soit
naturel ou voulu par homme,
le fait détermine la vérité : si le fait existe, il n'y a pas d'autre possibilité
en ce qui concerne ce qui est vrai. Par exemple,
le fait que les Etats-Unis sont composés de 50 états
n'était pas métaphysiquement nécessaire.
Mais aussi longtemps que c'est là ce que les hommes ont
choisi, la proposition comme quoi
"les Etats-Unis ont cinquante états" est nécessairement vraie. Une proposition vraie doit décrire
les faits tels qu'ils sont. Dans
ce sens, une "vérité
nécessaire" est une redondance,
une "vérité contingente" une contradiction.
La logique et l'expérience
Tout au long de l'histoire,
la philosophie a été déchirée par le conflit entre
les rationalistes et les empiristes.
Les premiers soulignent le rôle de la logique dans
l'aquisition de la connaissance par l'homme, en minimisant le rôle
de l'expérience ; les seconds
affirment que l'expérience est la source de la conaissance
humaine, tout en minimisant
le rôle de la logique. Ce
divorce entre la logique et l'expérience est institutionnalisé
par la théorie de la dichotomie analytique-synthétique.
Les propositions analytiques, nous
dit-on, seraient indépendantes
de l'expérience ;
ce seraient des propositions "logiques". Les affirmations
"synthétiques",
en revanche, seraient
privées de nécessité logique ;
ce seraient des propositions "empiriques".
Toute théorie qui met en avant une opposition entre
logique et empirique représente une incapacité à comprendre la nature de la logique et son
rôle dans la connaissance humaine.
La connaissance humaine n'est pas acquise par la logique
indépendamment de l'expérience ni par l'expérience malgré
la logique, mais
par l'application de la logique à l'expérience. Toutes les vérités sont le produit
de identification,
par la logique,
des faits de l'expérience.
L'homme est né tabula rasa ; toute sa
connaissance est fondée sur - et déduite de - la validité de sa
perception. Pour atteindre
le niveau de conscience spécifiquement humain, l'homme doit organiser en concepts
les données de sa perception,
et la conceptualisation est un processus qui n'est ni
automatique ni infaillible. L'homme a
besoin de découvrir une méthode pour guider
ce processus, si celui-ci doit conduire
à des conclusions qui correspondent aux faits de la
réalité, c'est-à-dire
qui représentent de la connaissance.
Le principe à la base de la méthode correcte est
le principe fondamental de la métaphysique : la loi de l'identité. Dans la réalité, les contradictions ne peuvent pas
exister ; dans
un processus cognitif, une contradiction est la preuve
d'une erreur. D'où la méthode que
l'homme doit suivre : identifier
les faits observés, d'une manière
non-contradictoire. Cette méthode est
la logique : "l'art
de l'identification non-contradictoire". (Atlas
Shrugged) La logique doit être employée à toutes les étapes du
développement conceptuel d'une personne,
depuis la formation de ses premiers concepts jusqu'à
la découverte des lois et théorie scientifiques les plus
complexes. Ce n'est que lorsqu'une
conclusion est fondée sur une identification et une intégration
non-contradictoire de tous les faits disponibles
à un instant donné, qu'elle
peut passer pour de la connaissance.
L'incapacité à reconnaître que la logique est la méthode
d'acquisition de la connaissance spécifique de l'homme a engendré
une prolifération de clivages et de dichotomies artificiels
qui représentent des resucées de la dichotomie
analytique-synthétique à partir de différents points
de vue. Trois prévalent
en particulier aujourd'hui :
les vérités logiques contre les vérités
factuelles ;
ce qui est logiquement possible contre ce qui est
empiriquement possible ; et
l'a priori contre l'a posteriori.
La dichotomie logique-factuel oppose des vérités qui sont
validées "uniquement" en utilisant la logique (les vérités
"analytiques"), et
les vérités qui décrivent les faits de l'expérience (les
"synthétiques"). Implicite
dans cette dichotomie est l'idée que la logique est un jeu
subjectif, une manière
de manipuler des symboles arbitraires, et pas un moyen d'acquérir de la
connaissance.
C'est l'utilisation de la logique qui permet à l'homme
de déterminer ce qui est et ce qui n'est pas
un fait. Introduire
une distinction entre le "logique" et
le "factuel", c'est créer
un divorce entre la conscience et l'existence, entre des vérités conformes
à la méthode humaine de la connaissance et des vérités
conformes aux faits de la réalité. L'effet
d'une telle dichotomie est que la logique est divorcée de la
réalité ("les vérités logiques sont
vides et conventionnelles") et la réalité devient inconnaissable
("les vérités factuelles sont contingentes et incertaines"). Cela revient à dire que l'homme n'a pas
de méthode d'acquisition de la connaissance, c'est-à-dire aucun moyen d'appréhender
ce qui existe.
L'acquisition de la connaissance,
comme Ayn Rand l'a fait remarquer,
implique deux questions fondamentales : "qu'est-ce que je connais?" et
"comment est-ce que je le sais?" Les artisans de la
dichotomie logique-factuel disent à l'homme, en fait : "tu ne peux pas connaître
le 'quoi' parce qu'il n'y a pas de 'comment'". (Ces mêmes philosophes prétendent avoir
établi la véracité de leur argument au moyen d'un argumentaire
logique irréfutable.)
Pour appréhender la nature de cette procédure
épistémologique, imaginez
un mathématicien qui affirmerait qu'il y a une dichotomie entre
deux types de vérités pour additionner des colonnes
de nombres : des vérités
qui énoncent la somme effective d'une colonne donnée, et celles qu'on obtient en suivant
les lois de l'addition. Les
"vérités sommatives" contre les "vérités
additives". Les premières
représenteraient les vraies sommes,
qui seraient malheureusement impossibles à prouver et
en fait inconnaissables, puisqu'on
ne pourrait pas les obtenir par les procédures
de l'addition ;
les secondes, qui sont
parfaitement certaines et nécessaires,
sont malheureusement une création subjective
de l'imagination, sans aucun
rapport avec des sommes existantes dans le monde réel. (C'est à ce moment qu'arrive
un mathématicien pragmatiste avec sa "solution" : -"l'addition, dit-il,
peut bien être subjective, mais
ça marche" -Pourquoi? Comment sait-il que ça marche? Et demain? -Ces
questions, répond-il, ne sont pas fécondes".)
Si les mathématiciens devaient accepter cette doctrine, la destruction de la mathématique
s'ensuirait. Quand les philosophes
acceptent cette doctrine, on peut
s'attendre aux mêmes conséquences, avec
cette seule différence : le domaine
de la philosophie embrasse l'ensemble de la connaissance humaine.
Une autre manière d'énoncer la dichotomie analytique-synthétique est
l'opinion qui oppose le "logiquement" possible et
l'"empiriquement" possible.
Si la proposition suivant laquelle un phénomène donné existe
n'est pas contradictoire, alors
ce phénomène est dit "logiquement" possible.
Si la proposition est contradictoire,
alors le phénomène est "logiquement" impossible. Certains phénomènes, d'un autre côté, quoique logiquement possibles, sont contraires aux lois
"contingentes" de la nature que les hommes découvrent
par l'expérience ;
ces phénomènes sont "empiriquement" mais pas
"logiquement" impossibles. Ainsi, un "célibataire marié" est
"logiquement" impossible ;
mais un célibataire qui peut voler jusqu'à la lune
en battant des bras n'est qu'"empiriquement"
impossible. (Ainsi, la proposition qu'un tel célibataire
existe n'est pas contradictoire, mais
un tel célibataire n'est pas conforme aux lois qui se trouvent régir
l'univers.)
Le fondement métaphysique de cette dichotomie est la prémisse
suivant laquelle la violation des lois de la nature
ne mettrait pas en oeuvre une contradiction. Cependant,
comme nous l'avons vu,
les lois de la nature sont inhérentes aux identités
des entités qui existent. Une
violation des lois de la nature nécessiterait qu'une entité agisse
en contradiction avec son identité ;
ce qui veut dire qu'elle nécessiterait l'existence d'une
contradiction. Se représenter
une telle violation sanctionne une vision "miraculeuse"
de l'univers, comme nous en avons
déjà discuté.
La base épistémologique de cette dichotomie est l'idée suivant
laquelle un concept ne consisterait que dans sa définition. Selon cette dichotomie, il est logiquement interdit
de contredire la définition d'un concept ; ce qu'on affirme par ce moyen
est "logiquement" impossible. Mais
contredire une des charactéristiques non-définissantes
des référents d'un concept est
considéré comme logiquement admissible ;
ce qu'on affirme dans un tel cas n'est
qu'"empiriquement" impossible.
Ainsi, un "célibataire
marié" contredit la définition de "célibataire" et on
le considère donc comme "logiquement" impossible. Mais un "célibataire qui peut
voler jusqu'à la lune en battant des bras" est considéré
comme "logiquement" possible,
parce que la définition du célibataire ("un homme non
marié") ne précise pas ses modes de locomotion. Ce qui est méprisé ici est le fait
que le concept de "célibataire" est une sous-catégorie
du concept d'"homme", qu'en
tant que tel il inclut toutes les caractéristiques du concept
d'"homme", et que celles-ci
excluent la capacité de voler jusqu'à la lune en battant
des bras. Ce n'est qu'en réduisant
un concept à sa définition et en refusant de tenir compte
de toutes les autres caractéristiques de ses référents que l'on
peut prétendre que ces projections n'impliquent pas une contradiction.
Ceux qui essaient de distinguer entre ce qui est
"logiquement" possible et ce qui l'est
"empiriquement", affirment
couramment que ce qui est "logiquement" impossible est
inimaginable et inconcevable, alors que
ce qui ne l'est qu'"empiriquement" est au moins imaginable
et concevable, et que cette différence
justifie la distinction. Par
exemple, "la glace n'est pas
solide" (une impossibilité "logique") est inconcevable. Mais la "glace qui coule au
fond de l'eau" (une impossiblité simplement "empirique" )
est au moins concevable,
disent-ils, même si ça n'existe
pas. Il suffit de se
représenter un bloc de glace
flottant sur l'eau, puis plongeant
brusquement vers le fond.
Cet argument confond Walt Disney avec la métaphysique. Qu'on puisse projeter une image et faire
un dessin animé contraire aux faits de la réalité, ne change pas les faits ; cela ne change pas la nature ni
les potentialités des entités
qui existent. Une image
de glace coulant au fond de l'eau ne change pas la nature
de l'eau ; elle n'est pas
une preuve qu'il serait possible à la glace de couler au
fond de l'eau. Elle ne prouve
que la capacité de l'homme de s'engager dans une fantaisie
de l'imagination. La fantaisie
n'est pas un moyen de départager le vrai du faux.
Allons plus loin : le fait
que l'homme puisse imaginer ce genre de choses ne signifie pas
que le contraire de vérités démontrées soit "imaginable" ni
"concevable". Dans
un sens sérieux, épistémologique du
terme, on ne peut pas concevoir
l'opposé d'une proposition qu'on sait être vraie (à opposer aux propositions
traitant des produits de l'action humaine). Si une proposition affirmant
un fait de nature a été prouvé,
cela signifie que l'on a prouvé que ce fait est inhérent aux
identités des entités en question,
et que toute possibilité concurrente exigerait l'existence d'une
contradiction. Seule l'ignorance ou
le refus de penser peuvent permettre à un homme
de projeter de telles possibilités concurrentes. Si un homme ne sait pas qu'un
certain fait a été démontré, il
ne saura pas que le nier implique une contradiction. S'il le sait, mais refuse d'en tenir compte et abandonne
une partie de son contexte cognitif,
il n'y a pas de limite à ce qu'il peut faire semblant
de concevoir. Mais ce qu'on
peut se représenter par ignorance ou refus de penser, est philosophiquement sans pertinence. Cela n'est pas une raison
pour instituer deux catégories distinctes de possibilités.
Il n'y a pas de distinction entre ce qui est
"logiquement" et "empiriquement" possible (ou
impossible). Toutes
les vérités, come je l'ai dit, sont le produit d'une identification
logique des faits de l'expérience.
Cela s'applique aussi bien à l'identification des possibilités
qu'à celle des faits avérés.
Les mêmes considérations invalident la dichotomie entre l'a priori et
l'a posteriori. D'après cette
variante, certaines propositions (celles
qui sont analytiques) sont validées indépendamment
de l'expérience,
par une simple analyse des définitions des concepts
qui les constituent ;
ces propositions sont "a priori". Les autres (les synthétiques) dépendent
de l'expérience pour être validées.
Elles sont "a posteriori".
Comme nous l'avons vu,
les définitions représentent la condensation d'une foule
d'observations, c'est-à-dire d'une
grande quantité de connaissance "empirique" ; on ne peut arriver à des définitions
et les valider que sur la base de l'expérience. Il est par conséquent insensé
de contraster des propositions qui seraient vraies "par
définition" avec des propositions qui seraient vraies "par
expérience". Si une vérité
"empirique" est une vérité déduite de perceptions observées
et validée par elles, alors toutes
les vérités sont "empiriques".
Comme la vérité est l'identification d'un fait de la
réalité, une vérité
"non-empirique" serait l'identification d'un fait de la réalité
qui est validé indépendamment de l'observation du réel. Cela impliquerait une théorie
des idées innées, ou quelque
invention également mystique.
Ceux qui prétendent distinguer des propositions a posteriori et a
priori affirment couramment que certaines vérités (les vérités
synthétiques, factuelles) sont
"empiriquement réfutables" alors que les autres (les
analytiques, les logiques)
ne le seraient pas. Dans
le premier cas, dit-on, on peut décrire des expériences
qui, si elles se produisaient, invalideraient
la proposition ; dans
le second, on
ne le pourrait pas. Par
exemple, la proposition : "les chattes ne donnent naissance
qu'à des chatons" est "empiriquement réfutable" parce que
l'on peut inventer des expériences qui la réfuteraient, telles que le spectacle de petits
éléphanteaux sortant du ventre d'une chatte.
La proposition "les chats sont des animaux", en revanche, n'est pas "empiriquement réfutable"
parce que le chat est défini comme une espèce animale. Dans le premier cas, la proposition ne reste vraie
qu'aussi longtemps que l'expérience continue
à la confirmer ; elle
dépend par conséquent de l'expérience, à savoir, elle est a posteriori. Dans le second cas, la véracité de la proposition est
immunisée contre tout changement imaginable dans l'expérience et elle est
par conséquent indépendante de l'expérience, à savoir : a
priori.
Observez l'inversion mise en avant par cette
argumentation :
une proposition ne peut passer pour une vérité
factuelle, empirique, que s'il est possible de faire
abstraction des faits de l'expérience et d'inventer arbitrairement
un ensemble de circonstances impossibles qui contrediraient
ces faits. En revanche, une vérité dont l'imagination humaine
elle-même est impuissante à concevoir la négation, cette vérité-là est considérée comme
indépendante des faits de la réalité et non-pertinente à sa
nature, c'est-à-dire en fait comme
une "convention" arbitraire des hommes entre eux.
Voilà le résultat inéluctable de la tentative faite
pour divorcer la logique de l'expérience.
Comme je l'ai déjà dit,
la connaissance ne peut pas être établie par l'expérience
en-dehors de la logique, ni
par la logique indépendamment de l'expérience. Sans l'usage de la logique, l'homme n'a pas les moyens de tirer
des conclusions des données de sa perception : il est condamné à la myopie
des observations terre-à-terre, et
n'importe quelle perception que son imagination pourrait envisager est
considérée comme une éventualité possible à l'avenir, qui pourrait invalider ses propositions
"empiriques". Sans référence
aux faits de l'expérience, il n'y a
pas de fondement aux propositions "logiques"
de l'homme, et celles-ci deviennent
de purs produits de ses inventions arbitraires. Divorcé de la logique, l'exercice arbitraire de l'imagination
humaine sape systématiquement la validité de l'observation
"empirique". Divorcée
des faits de l'expérience,
c'est arbitrairement que la même imagination crée
une prétendue "logique".
Je défie quiconque d'inventer une manière plus complète d'invalider
l'ensemble de la connaissance humaine.
Conclusion
Le résultat final de la théorie de la dichotomie
analytique-synthétique est le verdict suivant prononcé à l'encontre
de la connaissance humaine :
si la négation d'une proposition est inconcevable, s'il n'existe aucune possibilité qu'aucun
fait de la réalité la contredise jamais, c'est-à-dire si la proposition
représente une connaissance qui est certaine, alors il ne s'agit pas d'une information sur le réel. En d'autres termes, si une proposition ne peut pas être
fausse, elle ne peut pas être
juste. Une proposition n'est digne qu'on
la qualifie de factuelle que si elle affirme quelque chose
qui est encore inconnu,
c'est-à-dire s'il ne s'agit que d'une hypothèse ; qu'une hypothèse soit prouvée et devienne
une certitude, alors elle cesse
de faire référence aux faits et cesse de représenter une information
sur le réel. Si
une proposition est démontrée de façon concluante, de sorte que la nier impliquerait
à l'évidence d'accepter une contradiction logique...alors, en vertu de ce fait, cette proposition est disqualifiée comme
le produit d'une pure convention ou d'un caprice arbitraire.
Cela signifie ceci : qu'une proposition est considérée comme
arbitraire précisément parce qu'elle a été logiquement prouvée. Le fait qu'une proposition ne peut pas
être réfutée... la réfute
(c'est-à-dire qu'il l'efface de la réalité). Une proposition ne peut conserver
un rapport avec les faits que dans la mesure où elle n'a pas été
validée par la méthode humaine de séparation du vrai et du
faux, à savoir la logique. Ainsi,
la démonstration logique devient-elle l'élément disqualifiant
de la connaissance, alors que
la connaissance n'existerait qu'à mesure de l'ignorance humaine.
Cette théorie constitue une inversion épistémologique
radicale : elle punit le succès dans
la recherche de la vérité parce
que c'est un succès. Tout comme
la mentalité altruiste pénalise le bien parce qu'il est le bien,
la mentalité analytique-synthétique condamne la connaissance parce qu'elle est connaissance. De même que d'après l'altruisme, un homme n'a de droits que sur
ce qu'il n'a pas gagné,
de même, d'après cette
théorie, un homme n'a le droit d'appeler "connaissance" que
ce qu'il n'a pas prouvé. L'humiliation
épistémologique devient la condition préalable de la
connaissance : "les esprits
faibles recevront la vérité en partage".
Le philosophe le plus responsable de ces inversions est
Kant. Le système de Kant a laïcisé
le mysticisme des siècles précédents,
lui donnant ainsi un nouveau bail sur la vie des hommes
dans le monde moderne. Dans
la tradition religieuse, on
considérait généralement que les vérités "nécessaires" étaient
des conséquences de la manière divine de penser. Kant a substitué à Dieu
les "structures innées de l'esprit humain", comme la source créatrice
des vérités "nécessaires" (qui sont ainsi devenues indépendantes
des faits de la réalité).
Les philosophes du vingtième siècle n'ont fait que tirer
les conséquences ultimes de la vision kantienne. Si c'est le mode de pensée
de l'homme (indépendant de la réalité) qui crée les vérités
"nécessaires" alors,
dirent-ils, elles ne sont ni
fixes ni absolues ; on a
le choix quant à son mode de pensée ; ce que l'esprit donne, il peut le reprendre. D'où le point de vue
conventionnaliste actuel.
A en croire Kant, nous
ne pouvons connaître que le domaine du "phénoménal", créé par l'homme ; en ce qui concerne
la réalité, la connaissance
est impossible. Nous ne pouvons
être certains que dans la limite de nos propres conventions, à en croire
les modernes ; pour ce
qui est des faits,
la certitude est impossible.
Les modernes représentent un développement logique, cohérent des prémisses
de Kant. Ils représentent Kant plus
le choix. Un kantisme
volontariste, un kantisme adorateur
du caprice. Kant a marqué
les cartes et fait de la raison un agent de distorsion. Les modernes jouent avec les mêmes
cartes ; leur contribution
consiste à jouer,
en plus, en changeant
les règles sans arrêt.
Maintenant regardons ce qui reste de la philosophie
à la suite de ce néo-kantisme :
La métaphysique a été presque
entièrement oblitérée : ses
adversaires les plus influents ont déclaré que les proositions
métaphysiques ne sont ni analytiques ni synthétiques et
par conséquent n'ont pas de signification.
L'éthique a été virtuellement
bannie du domaine de la philosophie :
certains groupes ont prétendu que les propositions éthiques
ne sont ni analytiques ni synthétiques mais ne sont que
des "éjaculations émotives" ; d'autres groupes ont consigné l'éthique au
domaine de l'homme de la rue,
prétendant que les philosophes peuvent analyser le langage
des propositions éthiques, mais
ne sont pas compétents pour édicter des normes
en la matière.
La politique a été rejetée
par la quasi-totalité des écoles philosophiques : dans la mesure où la politique
traite de valeurs, on l'a reléguée
au même statut que l'éthique.
L'épistémologie, la théorie de la connaissance, la science qui définit
les règles par lesquelles l'homme doit acquérir la connaissance
des faits, a été désintégrée
par l'idée que les faits sont le domaine des propositions
"factuelles",
"empiriques", et
sont, par conséquent, exclues du domaine de la
philosophie, avec pour résultat que
les sciences particulières dérivent maintenant dans une marée
montante d'irrationnalisme.
Ce à quoi nous assistons est la liquidation de la
philosophie par elle-même.
Pour recouvrer l'empire de la
philosophie, il faut absolument mettre
en cause,
pour les éliminer,
les prémisses fondamentales qui sont responsables de la
débâcle actuelle. Un progrès majeur dans
cette direction serait d'éliminer cet instrument de mort connu sous
le nom de dichotomie analytique-synthétique.
[4] Peikoff
fait semblant ici de confondre l'idée que les miracles sont possibles avec
l'idée qu'il n'y a pas de lois de la réalité (ce qui était le point de départ
du nominalisme occamien). Par ailleurs, dans ce qui suit, il affirme la
suffisance ontologique de l'univers comme une primaire philosophique, ce qui
est évidemment une pétition de principe. -F. G.-