En fait, l'École
autrichienne représente la plus ambitieuse de toutes les formes du
rationalisme social, elle qui affirme inflexiblement qu'il existe une connaissance
a priori, non hypothétique de la réalité dans les sciences
sociales, et que ce sont son éthique et sa théorie économique
(qui intègrent cette connaissance) qui ont le même statut que
la logique et la protophysique comme les fondements absolument indispensables
de toute recherche sociale empirique. Bien plus, l'École autrichienne
et elle seule a validé cette affirmation en présentant un système
descriptif de l'économique et de l'éthique complètement
développé, cohérent et complet.
Indirectement,
l'affirmation centrale de l'École autrichienne a déjà
été prouvée. La réfutation du positivisme qui
précède a démontré que, alors qu'on ne peut pas
concevoir la connaissance et l'action comme déterminées (c'est-à-dire
pouvant être prédits sur la base de variables effectives opérant
sur un mode invariant au cours du temps), toute action, en vertu du fait qu'elle
entend réaliser un objectif déterminé, présuppose
une réalité physique structurée par une causalité
déterministe. A l'évidence, cet aperçu représente
en lui-même un exemple parfait de la possibilité d'une connaissance
non hypothétique de la société : elle énonce à
propos de l'action un postulat dont aucun acteur ne pourrait imaginer qu'il
soit controuvé, parce qu'il faudrait en fait présupposer qu'il
est valide pour seulement tenter de prouver le contraire. L'approche autrichienne
se borne en fait à affirmer qu'en réfléchissant, nous
avons pu arriver à bien d'autres conclusions, également irréfutables
par toute personne agissante, sur ce que le fait d'agir implique et présuppose.
1) La théorie
autrichienne a pour points de départ deux axiomes systématiquement
liés, tous deux des vérités non hypothétiques.
Le premier est l'"axiome de l'action" :
il énonce
le fait que les êtres humains agissent et, plus spécifiquement,
que moi, je suis en train d'agir maintenant. On ne peut pas nier que cette
proposition est vraie : le faire serait en soi-même une action. On
ne peut pas non plus ne pas agir volontairement : ce choix serait en lui-même
une action. De sorte que la vérité de cette action est littéralement
impossible à défaire.
Le second axiome est l'"a priori
de l'argumentation" :
A l'évidence, ce que nous venons maintenant
de faire, depuis tout ce temps, - j'écris cette étude, le lecteur
la lit - est de nous livrer à l'argumentation. S'il n'y avait pas
d'argumentation, il n'y aurait pas de débat quant à la véracité
ou la fausseté du relativisme social ou quant au statut de l'éthique
ou de l'économique. Il n'y aurait que silence ou bruit sans raison.
Ce n'est que par l'argumentation que les idées de véracité
ou de fausseté peuvent apparaître. Savoir si quelque chose est
vrai, faux ou indéterminé ; ce qui est nécessaire pour
le justifier ; si c'est moi, ou quelqu'un d'autre, ou personne qui a raison
- il faut que tout cela se décide au cours d'une argumentation et d'un
échange de propositions. Cette proposition est également vraie
a priori, car elle ne peut pas être niée sans être affirmée
par l'acte même de cette dénégation. Il n'est pas possible
d'affirmer qu'il ne serait pas possible d'affirmer, et on ne peut pas contester
que l'on sache ce que veut dire "prétendre valider une proposition"
sans implicitement affirmer à tout le moins que c'est le contraire
qui est vrai.
2) La normative
autrichienne de la propriété privée
Les deux axiomes
sont liés en tant que branches nécessairement entremêlées
de connaissance a priori logiquement nécessaire. En effet, l'action
est plus fondamentale que l'argumentation, puisque l'argumentation n'est
qu'un sous-ensemble de l'action. En revanche, affirmer ce que l'on vient
de dire à propos de l'action et de l'argumentation et de leurs relations
réciproques nécessite déjà une argumentation,
de sorte que, du point de vue épistémologique, il faut considérer
l'argumentation comme plus fondamentale que l'action non argumentaire.
L'éthique,
ou plus particulièrement la normative autrichienne de la propriété
privée, est déduite de l'a priori de l'argumentation ; et c'est
de sa nature comme axiome non hypothétique et absolument vrai que
cette normative - mais oui - tire son propre statut de science absolument
vraie.
L'a priori de
l'argumentation étant maintenant établi comme point de départ
axiomatique de l'épistémologie, on en déduit d'emblée
que tout ce qui doit être présupposé par le
fait même d'énoncer des propositions ne peut plus être
contesté au moyen de propositions. Cela n'aurait aucun sens de
demander que l'on justifie des présuppositions qui sont nécessaires
pour que l'énoncé de propositions ayant un sens soit seulement
possible. Il faut au contraire les tenir pour définitivement justifiées
par quiconque ouvre la bouche pour dire quelque chose. On doit comprendre
que tout énoncé spécifique qui contesterait leur validité
implique une contradiction performative ou pratique.
En outre, de même
qu'il est indéniablement vrai qu'il n'est pas possible d'affirmer
qu'il ne serait pas possible d'affirmer, et qu'on doit absolument supposer
que quiconque se livre à l'argumentation sait forcément ce
que veut dire "prétendre que quelque chose est vrai", il est également
vrai que tout argument nécessite une personne qui argumente : un acteur.
L'argumentation ne consiste jamais dans des propositions en l'air : c'est
toujours en même temps une activité. Comme c'est au cours de
l'argumentation que l'on doit formuler les énoncés prétendus
vrais et décider de leur éventuelle véracité,
et comme l'argumentation, indépendamment de tout ce que l'on peut dire
à cette occasion, est aussi une question pratique, il s'ensuit qu'il
doit absolument exister des normes dont des consciences différentes
peuvent s'accorder pour dire qu'elles ont un sens: celles précisément
qui font d'une action une argumentation. Et celles-ci doivent avoir un statut
cognitif particulier dans la mesure où elles sont les conditions pratiques
préalables de la vérité. Et de fait, personne ne pourrait
prêter la moindre validité aux dichotomies si chères
au positivistes, entre les jugements de fait ("empiriques") et les jugements
de valeur ("émotifs"), ou entre les propositions de fait ("empiriques")
et les jugements analytiques ["tautologiques, à partir de définitions
arbitraires et conventionnelles," F.G.] à moins de considérer
comme valides les normes qui sous-tendent l'argumentation (au cours de laquelle
ces distinctions sont faites). Il est tout simplement impossible d'affirmer
le contraire, parce que le faire présupposerait en fait leur validité
en tant que normes.
Allons plus loin
: en tant qu'entreprise nécessairement pratique, tout échange
de propositions exige que celui qui les fait possède la maîtrise
exclusive de certains moyens rares. Personne ne pourrait jamais avancer quoi
que ce soit, et personne ne pourrait jamais se laisser convaincre par aucune
proposition, si le droit de faire un usage exclusif de son propre corps n'était
pas déjà présupposé. C'est la reconnaissance
mutuelle de cette maîtrise exclusive de chacun sur son propre corps
qui explique cette caractéristique distincte des échanges de
propositions : que même si on n'est pas d'accord avec ce qui vient
d'être dit, on peut au moins se mettre d'accord sur le fait qu'on n'est
pas d'accord. Et il est également évident que ce droit de propriété
sur son propre corps doit être tenu pour justifié a priori.
Car quiconque voudrait essayer de justifier quelque norme que ce soit doit
déjà présupposer son droit exclusif de maîtriser
son propre corps pour seulement dire : "je propose ceci et cela". Quiconque
contesterait un tel droit se retrouverait pris dans une contradiction pratique,
puisqu'en argumentant de la sorte il aurait implicitement accepté
la norme même qu'il mettait en cause.
Enfin, il serait
impossible de se livrer à l'argumentation, si on n'était pas
autorisé à s'approprier, en plus de son propre corps, d'autres
ressources rares par appropriation initiale, c'est-à-dire en les mettant
en valeur avant qu'un autre ne le fasse, ou si de telles ressources n'étaient
pas définies en termes physiques, objectifs. En effet, si personne
n'avait de droit sur rien, à part son propre corps, alors nous cesserions
tous d'exister et la question de la justification des normes - de même
que tous les problèmes humains - n'existerait tout simplement pas.
Le fait que l'on soit vivant présuppose que soient valides certains
droits de propriété sur d'autres objets. Quiconque est vivant
ne pourrait pas affirmer le contraire.
Et si une personne
ne pouvait pas acquérir ce droit exclusif de disposer de ces biens
par l'appropriation initiale, en établissant quelque lien objectif
entre une personne et une ressource matérielle particulière
avant que personne d'autre ne l'ait fait, si au contraire on supposait que
les derniers arrivés avaient le même titre de propriété
sur ces biens, alors littéralement personne ne serait jamais autorisé
à faire quoi que ce soit avec quoi que ce soit, faute d'avoir obtenu
le consentement préalable de tous ceux qui pourront
venir après. Ni nous-mêmes ni nos ancêtres, ni notre progéniture
ne pourrions survivre. Or, pour que quelqu'un, quel qu'il soit, puisse argumenter,
il lui faut bien évidemment être en mesure de survivre. Et pour
cela, il est impossible de concevoir les droits de propriété
comme définis "hors du temps" et sans précision quant au nombre
de personnes concernées. Bien au contraire, il est absolument nécessaire
que les droits de propriété soient définis par une action
localisée et datée et pour des individus agissants particuliers.
Sinon, il serait impossible pour quiconque de dire quoi que ce soit à
un moment et à un endroit donné, et pour un autre de répondre.
Affirmer que la règle de la première mise en valeur comme norme
de propriété pourrait être rejetée, ou qu'elle
serait injustifiée implique une contradiction. Affirmer cette proposition
implique que l'on existe à un instant donné comme unité
de décision physiquement indépendante, et par conséquent
le droit de la première mise en valeur comme un principe absolument
valide d'acquisition de la propriété.
3) La déduction
de la théorie économique de l’axiome de l’action
- Pour sa part,
la théorie économique, ou "praxéologie" dans la terminologie
de Ludwig von Mises, en même temps que son statut de science sociale
non hypothétique et vraie a priori, est déduite de l'axiome
de l'action.
- Dans toute action,
l'acteur poursuit un but ; et quel que puisse être ce but, le fait
que cet acteur le recherche révèle que celui-ci lui attribue
une valeur relativement plus grande qu'à tout autre but d'une action
qu'il aurait pu envisager au début de cette action.
- Pour réaliser
ce but, un acteur doit décider d'intervenir ou de ne pas intervenir
(ce qui est une autre manière d'influencer le résultat) au
départ pour obtenir un résultat plus tard ; et cette intervention
implique l'emploi de moyens limités (au moins ceux du corps de celui
qui agit, de l'emplacement qu'il occupe et le temps employé pour l'intervention).
- Il faut aussi
que ces moyens aient une valeur pour l'acteur en question - valeur déduite
de celle du but - parce que l'acteur doit les considérer comme nécessaires
pour effectivement atteindre son but. En outre, les actions ne peuvent être
faites que l'une après l'autre, ceci impliquant toujours de faire un
choix, c'est-à-dire d'entreprendre l'action qui, à un moment
donné, promet le résultat auquel l'acteur donne le plus de valeur
et conduit à renoncer aux autres, qui ont moins de valeur.
- En outre, lorsqu'il
agit, un acteur ne se borne pas à vouloir substituer une meilleure
situation à une autre et à démontrer sa préférence
pour celle qui a le plus de valeur ; il considère aussi invariablement
à quel moment de l'avenir ses buts seront atteints et démontre
une préférence universelle pour des résultats plus
immédiats. Comme l'action prend du temps et comme l'homme doit absolument
consommer quelque chose à un moment ou à un autre, le temps
est toujours rare ; de sorte que les résultats immédiats ou
plus rapides ont, et doivent toujours avoir plus de valeur que des résultats
futurs ou plus éloignés. Et on n'échangera une valeur
actuelle contre une valeur future que si on espère ainsi améliorer
son bien-être à venir.
- Plus encore,
comme conséquence du fait de devoir choisir et donner la préférence
à un but plutôt qu'à un autre, - de ne pas pouvoir réaliser
tous ses buts en même temps et d'être soumis à une contrainte
du fait de l'attente - toute action implique de subir des coûts, c'est-à-dire
de renoncer à la valeur du but auquel on tenait le plus parmi ceux
qu'on ne pourra pas réaliser ou dont la réalisation devra
être retardée parce que les moyens nécessaires sont occupés
à réaliser un autre objectif, qui a encore plus de valeur.
- Et finalement,
savoir ce qu'est agir nous apprend qu'au moment de la décider, tout
but de l'action doit avoir une valeur perçue plus grande que son coût,
de manière à donner un profit : un résultat dont la
valeur est placée plus haut que celle des occasions auxquelles on
aura renoncé. Cependant, toute action court le risque d'une perte
si, rétrospectivement, celui qui avait agi se rend compte que, contrairement
à ses attentes, le résultat effectivement obtenu a moins de
valeur que l'option abandonnée n'en aurait eue.
Toutes ces catégories
que nous savons être au cœur de l'économie - valeur, moyens,
choix, préférence, contrainte de l'attente, coût, profit
et perte - sont impliqués par l'axiome de l'action. Et tout comme l'axiome
lui-même, elles incorporent une connaissance vraie et non hypothétique.
Toute tentative pour réfuter cette connaissance serait en elle-même
une action, visant un but, nécessitant des moyens, excluant d'autres
actions, subissant des coûts, soumettant l'acteur à l'éventualité
d'atteindre ou de ne pas atteindre le but désiré, conduisant
ainsi à un profit ou à une perte.
A partir de cette
connaissance matérielle incontestablement vraie sur le sens de l'action
et de ses concepts associés, on peut déduire toutes les propositions
vraies de l'économie politique au moyen de la logique formelle. C'est
l'alpha et l'oméga de la conception autrichienne de l'économie.
Plus précisément, tous les théorèmes économiques
vrais impliquent :
- une compréhension
du sens de l'action,
-une situation
ou un changement de situation, supposés donnés ou identifiés
comme donnés et décrits en termes des concepts associés
à l'action et
- une déduction
logique des conséquences pour un individu agissant - encore une fois
en termes de ces concepts - découlant de cette situation ou de ce
changement.
La loi de l'utilité
marginale [décroissante], par exemple, une des lois les plus fondamentales
de l'économie, est déduite de notre connaissance indiscutable
du fait que tout acteur préfère ce qui lui donne le plus de
satisfaction ; on l'applique à une situation où celui-ci est
confronté à un accroissement de la quantité d'un ensemble
de produits (une ressource rare) qu'il juge tous capables de lui rendre les
mêmes services. De ces prémisses il s'ensuit avec une nécessité
logique que cette unité supplémentaire ne peut être employée
comme moyen que pour satisfaire un besoin jugé moins urgent que le
dernier (moins urgent) auparavant satisfait par la dernière unité
du produit.
Combiner la normative
impliquée par l'axiome de l'argumentation, avec la théorie
économique impliquée par celui de l'action, donne ce qu'on
pourrait appeler l'"économie du bien-être" à l'autrichienne
:
Dans la mesure
où les personnes qui agissent choisissent de se conformer au principe
indiscutablement valide de la propriété privée, le bien-être
social - défini en termes de Pareto-optimalité - sera invariablement
le plus grand possible : l'appropriation originelle de biens sans maître
par une personne accroît (au moins ex ante) son utilité ou bien-être,
comme le démontre cette action même. En même temps, celle-ci
ne fait de tort à personne, puisqu'en se les appropriant elle ne prend
rien à qui que ce soit. A l'évidence, les autres aussi auraient
pu se les approprier, s'ils les avaient perçus comme rares et donc
précieux. Or, ils ne l'ont pas fait, ce qui prouve qu'ils ne leur attribuaient
absolument aucune valeur ; ils ne peuvent donc prétendre qu'ils aient
perdu quoi que ce soit du fait de cet acte. A partir de ce fondement, toute
action utilisant des ressources appropriées de la sorte est également
Pareto-optimale au titre de la préférence démontrée,
à condition de ne pas interférer sans le consentement des autres
avec l'intégrité physique des ressources qu'ils se seront appropriées
par la première mise en valeur (ceci impliquant toutes les ressources
produites à partir de ces premières appropriations). Et finalement,
tout échange volontaire partant de cette base doit aussi être
considéré comme un changement Pareto-optimal, parce qu'il ne
peut avoir lieu que si les deux parties en bénéficient.
Agir conformément
à ces règles conduit toujours, infailliblement, à la
plus grande production possible de richesses : car toute déviation
par rapport à ces règles implique, par définition, une
redistribution de titres de propriété, et par conséquent
du revenu, qui confisque aux producteurs-premiers utilisateurs et parties
aux contrats, au profit de non producteurs, non premiers utilisateurs ou
étrangers aux contrats. De sorte que toute déviation de ce
genre aura pour conséquence moins d'appropriation originelle de ressources
dont on aura reconnu la rareté, moins de produits nouveaux, moins
d'entretien des biens existants et moins de contrats et d'échanges
avantageux aux deux parties. Ce qui, à son tour, implique un moindre
niveau de vie en termes de biens et services échangeables. En outre,
la clause suivant laquelle c'est le premier utilisateur d'un bien qui en
acquiert la propriété assure que les efforts productifs seront
à tout moment les plus élevés possibles. La clause suivant
laquelle c'est l'intégrité matérielle de la propriété
et non sa valeur qui est protégée garantit que tout propriétaire
orientera toujours ses efforts de manière à lui donner la plus
grande valeur possible, c'est-à-dire choisira les changements qui
améliorent la valeur de la propriété et évitera
ceux qui la compromettent (comme celles qui pourraient résulter de
l'action d'autres personnes vis-à-vis de sa propriété).
De sorte que toute déviation par rapport à ces règles
implique à tout moment de moindres niveaux d'efforts productifs.
La simplicité
radicale de cette théorie autrichienne de l'éthique et de l'économique,
son caractère même achevé - à titre majeur par
von Mises dans l'Action humaine et par Murray Rothbard dans Man, Economy and
State et L'Ethique de la liberté - de construction intellectuelle rigoureusement
cohérente en éthique et en économie politique explique
pourquoi, si on a pu mettre sous le boisseau le rationalisme social de l'École
autrichienne durant les années fastes du positivisme, on n'a jamais
pu l'écraser ni l'éradiquer. Sa véracité est
trop évidente pour être toujours méprisée par
les gens de bon sens et de curiosité intellectuelle. Car n'est-il
pas naturel que chacun possède son propre corps de même que
l'ensemble des biens rares qu'il met en valeur à l'aide de son corps
avant que quiconque d'autre ne le fasse? N'est-il pas évident que chaque
possesseur doit avoir le droit d'utiliser ces biens comme il l'entend aussi
longtemps que cela n'implique pas d'atteindre sans y être invité
l'intégrité physique de la propriété d'autrui
? N'est-il pas évident que, une fois qu'un objet résulte d'une
première mise en valeur, ou a été produit à partir
de biens ainsi appropriés, sa possession ne saurait être acquise
que par le transfert volontaire et contractuel d'un titre de propriété
de l'ancien au nouveau possesseur ? Et n'est-il pas intuitivement évident
que si ces règles sont suivies, et dans cette mesure même, la
plus grande production possible de richesse et de bien-être social s'ensuivra?
Et pourtant, cette
théorie évidemment vraie a les implications pratiques les plus
radicales en politique. Elle réfute comme moralement injustifiables
et économiquement destructrices des actes tels que l'impôt,
la redistribution législative des droits de propriété
privée, la création de monnaie fictive par privilège
d'État, et finalement, l'institution même de l'État… et elle exige à la place
une société de pure propriété privée, une
anarchie de possesseurs de propriété, exclusivement réglée
par un droit de la propriété privée. En vertu de quoi,
l'École autrichienne se trouve en complète opposition avec tout
exercice du pouvoir d'État. La reconnaissant comme leur ennemie naturelle
et intellectuellement la plus dangereuse, les gens du pouvoir ont fait tout
leur possible pour oblitérer sa mémoire et substituer l'idolâtrie
de l'État à l'éthique et à l'économie
politique. Comme l'écrit Mises :
"Les despotes
et les majorités démocratiques sont ivres du pouvoir d'État.
Ils doivent admettre avec réticence qu'ils sont soumis aux lois de
la nature. Mais ils rejettent la notion même de loi économique.
Ne sont-ils pas, eux, le législateur suprême ? [...] il est
impossible de comprendre l'histoire de la pensée économique
si on ne prête pas attention au fait que l'économie politique
en tant que telle est une mise en cause pour les gens au pouvoir. L'économiste
ne peut jamais être le favori des autocrates ou des démagogues.
Pour eux il est toujours le trouble-fête, et plus ils sont intimement
persuadés de la justesse de ses objections et plus ils le haïssent.
Dans la situation actuelle de
c de légitimité de l'État, d'effondrement du socialisme
dans le bloc de l'Est et la stagnation persistante des Etats-providence occidentaux,
le rationalisme autrichien a autant sinon plus de chances que jamais de remplir
le vide philosophique laissé par le retrait du positivisme et de devenir
le paradigme de l'avenir. Aujourd'hui comme hier, il faut un certain courage
moral aussi bien que de l'intégrité intellectuelle pour affirmer
la théorie sociale autrichienne - les bataillons socialistes d'en
face représentent toujours une majorité formidable et contrôlent
une part bien plus considérable des ressources. Maintenant, avec cet
effondrement total du socialisme et du concept de propriété
sociale qui sautent aux yeux de tous, la théorie autrichienne opposée
de la propriété privée, des marchés libres et
du laissez-faire ne peut que gagner en séduction et faire des adhérents.
Par conséquent, les Autrichiens ont des raisons de croire que le moment
est venu où ils pourront opérer un changement fondamental dans
l'opinion publique, arrachant l'éthique et l'économique des
mains des positivistes et des ingénieurs sociaux et rétablissant
la reconnaissance par le public des droits de propriété privée
et des marchés libres comme principes ultimes, absolus, de l'éthique
sociale et de l'économie politique.
I. Le droit naturel
(François
Guillaumat)
Cette démonstration
montre qu'à eux seuls, les présupposés a priori de l'action
humaine, lois praxéologiques a priori qui s'imposent à la
normative politique sont extrêmement contraignants, et constituent
déjà en eux-mêmes une normative concrète absolument
vraie a priori :
- le fait que
celle-ci est contrainte de décrire des relations concrètes
et datées entre des personnes singulières et des objets particuliers.
Comme le dit Hoppe à la p. 247 de The Economics and Ethics of Privete
Property : "toute philosophie politique qui n'est pas construite comme une
théorie des droits de propriété passe complètement
à côté de son but et doit par conséquent être
rejetée d'emblée comme un verbiage dépourvu de sens
pour une théorie de l'action". Car un jugement normatif doit toujours
porter sur des actes. Juger des résultats, comme prétendent
le faire nombre d'argumentaires sur une prétendue "justice sociale",
implique forcément de juger tous les actes concrets qui ont conduit
à ces résultats. Et comme il n'existe aucune régularité
dans l'action humaine, il s'ensuit qu'il est logiquement impossible de définir
a priori des actes qui conduiraient à l'une quelconque de ces prétendues
"normes" de résultat. Cf. Hayek : Le Mirage de la justice sociale,
Paris, PUF, 1982. Bien entendu, si l'a priori de l'action interdit toute
définition d'une quelconque "justice sociale", il ne peut pas empêcher
de soi-disant "philosophes politiques" d'ignorer les contraintes qu'il implique
sur le raisonnement normatif, de même que de croire à celle-ci
en dépit de toute rationalité.
- Le fait que
la survie de tout être agissant implique forcément que celui-ci
se soit livré au moins une fois à une appropriation par première
mise en valeur (ne serait-ce qu'en respirant pour son propre compte de l'air
gratuit),
- le fait que
ce principe d'appropriation naturelle est universellement applicable et exclusif
de tout autre,tout cela suffit à démontrer qu'il n'y a qu'un
seul système de justice intellectuellement cohérent, celui
que décrit Murray Rothbard dans L'éthique de la liberté.
On pourrait donc penser que l'a priori de l'argumentation est redondant par
rapport à celui de l'action comme fondement de la normative politique.
Néanmoins
cet a priori de l'argumentation soumet celui qui accepte de participer à
une discussion rationnelle à d'autres contraintes très fortes
et qui constituent en elles-mêmes des normes universellement valides
a priori, complétant les éléments de normative rationnelle
déjà fournis par l'a priori de l'action :
- La contrainte
de cohérence logique (principe de non-contradiction), qui présuppose
que quiconque participe à une discussion rationnelle accepte de prendre
en compte les principes impliqués par toute action envisagée
(rejet du pragmatisme). Sans cohérence logique, par exemple, on ne
pourrait pas déduire que le principe de la première mise en
valeur est le seul valide du fait que celui-ci est nécessairement
acceptable, universellement applicable et exclusif de tout autre.
- Le principe
de la propriété de soi, nécessairement admis au moins
pour la durée de la discussion.
L'a priori de
l'argumentation permet donc de transformer la conclusion : "il n'existe de
philosophie politique cohérente et compatible avec la survie de l'humanité
que dans une application universelle du droit de la première mise
en valeur", en cette autre conclusion : "quiconque accepte de participer
à une discussion civilisée accepte implicitement une philosophie
politique fondée sur l'application universelle et par conséquent
exclusive du droit de la première mise en valeur."
Que l'a priori
de l'argumentation et de l'action conduisent à certaines normes absolument
et universellement vraies établit donc un a priori du droit naturel
: une normative absolument et universellement vraie a priori, qui ne constitue
qu'une contrainte limitative sur les choix de l'action, mais se trouve définir
complètement la philosophie politique.
On peut parler
à juste titre de droit naturel, dans la mesure où l'on tient
que la connaissance vraie a priori exprime des lois de la nature. Ces démonstrations
se trouvent d'ailleurs dans la droite ligne de la tradition du Droit naturel
(quelles qu'en aient pu être les diverses conclusions au cours de
l'histoire de la pensée). Ceux à qui le positivisme a appris
à se méfier de l'expression peuvent comprendre que celle-ci
désigne seulement toute réflexion normative qui accepte de
tenir compte des lois de la nature. Et pour qui admet de définir la
Raison comme l'"art de l'identification non contradictoire" (Ayn Rand) de
ce qui est, elle est simplement synonyme de discussion rationnelle sur les
normes. Hayek, qui le rejetait explicitement sous ce nom, ne faisait donc
absolument rien d'autre que du "droit naturel" dans ses ouvrages de philosophie
politique ostensiblement soumis aux règles de la discussion rationnelle.
Il était donc pris, ce faisant, dans une contradiction pratique (ou
"performative"). [F. G.].